Dynamiques de groupe et dynamiques tribales…
contre développement personnel et détribalisation.

Un groupe est une enveloppe…

Extraits de l’introduction du livre Le Groupe et l’Inconscient

Didier Anzieu

1999 – Dunod

Première édition en 1975

Un groupe est une enveloppe qui fait tenir ensemble des individus. Tant que cette enveloppe n’est pas constituée, il peut se trouver un agrégat humain, il n’y a pas de groupe. Quelle est la nature de cette enveloppe ? Les sociologues qui ont étudié des groupes, les administrateurs qui en ont géré, les fondateurs qui en ont créé mettent l’accent sur le réseau de règlements implicites ou explicites, de coutumes établies, de rites, d’actes et de faits ayant valeur de jurisprudence, sur les assignations de places à l’intérieur du groupe, sur les particularités du langage parlé entre les membres et connues d’eux seuls. Ce réseau, qui enserre les pensées, les paroles, les actions, permet au groupe de se constituer un espace interne (qui procure un sentiment de liberté dans l’efficacité et qui garantit le maintien des échanges intra-groupe) et une temporalité propre (comprenant un passé d’où il tire son origine, et un avenir où il projette d’accomplir des buts). Réduite à sa trame, l’enveloppe groupale est un système de règles, celui qui opère par exemple en tout séminaire, religieux ou psychosociologique. De ce point de vue toute vie de groupe est prise dans une trame symbolique : c’est elle qui le fait durer. C’est là toutefois une condition nécessaire, mais non suffisante. Un groupe où la vie psychique est morte peut ainsi se survivre. De son enveloppe, la chair vivante a disparu, il ne reste plus que la trame.

Une enveloppe vivante, comme la peau qui se régénère autour du corps, comme le moi qui s’efforce d’englober le psychisme, est une membrane à double face. L’une est tournée vers la réalité extérieure, physique et sociale, notamment vers d’autres groupes, semblables, différents ou antithétiques quant au système de leurs règles et que le groupe va considérer comme des alliés, des concurrents ou des neutres. Par cette face, l’enveloppe groupale édifie une barrière protectrice contre l’extérieur. S’il y a lieu, elle fonctionne aussi comme filtre des énergies à accueillir et des informations à recevoir. L’autre face est tournée vers la réalité intérieure des membres du groupe. Il n’y a de réalité intérieure inconsciente qu’individuelle, mais l’enveloppe groupale se constitue dans le mouvement même de la projection que les individus font sur elle de leurs fantasmes, de leurs imagos, de leur topique subjective (c’est-à-dire de la façon dont s’articule, dans les appareils psychiques individuels, le fonctionnement des sous-systèmes de celui-ci : ça, moi, moi idéal, surmoi, idéal du moi). Par sa face interne, l’enveloppe groupale permet l‘établissement d’un état psychique transindividuel que je propose d’appeler un Soi de groupe : le groupe a un Soi propre. Mieux encore il est Soi. Ce Soi est imaginaire. Il fonde la réalité imaginaire des groupes. Il est le contenant à l’intérieur duquel une circulation fantasmatique et identificatoire va s’activer entre les personnes. C’est lui qui rend le groupe vivant. J‘évoquais tout à l’heure une trame sans chair (les groupes purement formels, institutionalisés ou commémoratifs) ; il convient d’esquisser ici le tableau d’une chair sans trame : les groupes purement fusionnels, intemporels, consommateurs d’illusion.

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