Dynamiques de groupe et dynamiques tribales…
contre développement personnel et détribalisation.

Pour introduire à l’imaginaire dans les groupes

Extrait du chapitre 2, L’imaginaire dans les groupes,
du livre Le Groupe et l’Inconscient

Didier Anzieu

1999 – Dunod

Première édition en 1975

L’observation, l’animation et l’analyse des groupes humains réels ou artificiels suggèrent un certain nombre d’hypothèses et de perspectives de recherche. Quelles sont les idées admises en psychosociologie des petits groupes? On sait que Lewin, interprétant les phénomènes de groupe en termes de jeu de forces physiques, a tenté une première représentation scientifique de ces phénomènes. Ainsi la conduite d’un groupe se ramènerait à la résultante des forces internes et externes auxquelles il est soumis.

La validité de ce schéma fait problème car peu de groupes se comportent réellement selon ces rapports de forces. L’observation montre au contraire que les difficultés du groupe commencent quand ce qu’il veut faire est en décalage avec la réalité externe et avec sa propre réalité interne. En général, c’est cette «dramatique» du groupe qui justifie qu’un psychosociologue intervienne pour en améliorer le fonctionnement.

On peut alors formuler une autre hypothèse : entre le groupe et la réalité, entre le groupe et lui-même, il y a autre chose que des rapports entre des forces réelles; il y a primitivement une relation imaginaire. Les images qui s’interposent entre le groupe et lui-même, entre le groupe et l’entourage expliquent des phénomènes et des processus qui ont été jusqu’ici ou négligés ou attribués à d’autres causes.

À cet égard l’expérience menée en 1942 par Lewin et ses collaborateurs sur le changement d’attitudes alimentaires des ménagères américaines mérite d‘être discutée.

Le point de départ, c’est l’observation d’une résistance à l’achat de «bas morceaux» tels que rognon, ris de veau ou coeur dont le prix est alors inférieur à celui de la viande «noble». L’hypothèse est que cette résistance repose sur des préjugés. L’objectif du groupe de discussion (non directif) est d’amener les participantes à une prise de conscience de ces préjugés et du même coup à une modification de l’habitude alimentaire. Si l’interprétation lewinienne porte sur les bases dynamiques de la décision, elle n’explique pas le contenu psychologique du préjugé. Or ce préjugé touche, dans l’imaginaire, une zone qui, au cours de l’histoire individuelle, est la zone du sale, du malpropre, du défendu. Les «abats» appartiennent à la catégorie des «mauvais objets» (Klein), or on ne mange pas sans danger les mauvais objets. Lors de la discussion, il a suffi aux animateurs de quelques considérations sur la richesse des abats en calories ou sur la manière de les cuire pour objectiver les associations sous-jacentes au préjugé (par exemple odeur des rognons et urine) et pour transformer le mauvais objet en bon objet. Le changement s’est opéré sur le plan de l’imaginaire.

…/…

tags: , , , , , , , , , , , , ,

---