Dynamiques de groupe et dynamiques tribales…
contre développement personnel et détribalisation.

Nouveaux Propos de la Chaisière

Discours prononcé par Jack Baillet en 1976
pour accueillir des étudiants en médecine.

OCTOBRE 1976

Chaque année au cours des quelques instants de vérité qui s‘égrènent après l’“examen” vos enseignants entrent enfin ! – en contact avec vous, tout particulièrement lorsque vous pensez ou savez avoir une mauvaise note. Et nous sommes toujours admiratifs devant la perfection des critiques énoncées vis-à-vis de vos enseignants, et la discrétion de votre autocritique.

POURQUOI TRICHONS NOUS ?

L’ANIMAL MACHINE

La plupart d’entre vous connaissent le modèle de “l’animal machine”, modèle auquel ne se résume pas l’homme, mais que l’homme porte en lui.

Un système “pulsionnel”, oral, sexuel, adversif, lance des comportements qui s’exercent dans et sur du réel, avec, parfois, l’apaisement pulsionnel, et la mémorisation des récompenses ou des punitions subies lors du comportement. Cette intervention du “principe de réalité” (essentiellement à partir d’une réalité frustrante) aboutit au conditionnement, au dressage de l’animal. Et l’animal bien dressé (non plus que le mâle contestataire qui vient de subir une défaite) ne triche pas – il ne dispose pas du cortex humain, il n’a pas de logique, pas de langage.

Bien sûr l’intelligence humaine Confrontée à la réalité peut conduire son propriétaire à d’assez extraordinaires performances : celles du bon chirurgien, du skieur adroit, du chercheur à la tactique imperturbable. Ces performances, on les voit, souvent on les mesure ; si elles se manifestent dans le cadre de l’activité scientifique, elles demeurent offertes à la critique, à “l’infirmation”, au dépassement.

NOUS SOMMESMALINS

En fait, l’homme est un animal bien spécial, trop intelligent, pour se plier sans barguiner aux conditionnements, aux arbitrages entre principes de plaisir et de réalité. Là apparaissent les systèmes divers de trucage que chacun de nous finit toujours par découvrir. L’adhésion à une norme morale particulièrement rigoureuse et élevée semble faire, que nous ne recherchons plus le plaisir, ni le bonheur, mais la droiture et la perfection. Décidément la physiologie que l’on nous propose est par trop élémentaire ! Elle est professée par de vieux réacs qui cherchent à nous récupérer nous les vertueux, les désintéressés.

LE SURMOI

Si l’on en croit la saga freudienne quelque peu terroriste, aucun enfant, aucun adolescent ne peut rien pour éviter que s’amorce la négociation oedipienne (à l‘âge de trois ans les jeux sont faits) vis à vis d’un père réel ou fantasmatique. Et admirer le maître, s’effacer devant le patron, ça n’est pas différent de l’attitude inverse : le blasphème, l’irrespect, l‘élimination du père. Dans les deux cas, c’est le sauvetage des apparences qui nous intéresse : au centre de cette pseudo morale que FREUD désigne sous le nom de Surmoi. De toute manière, il nous est difficile de rajeunir et de faire corme s’il n’existait pas bel et bien des vieux et des jeunes, des enseignants et des enseignés, des papas à fils et des fils à papa.

Faut-il croire J. NIMIER1 lorsqu’il analyse l’aventure de ceux qui réussissent partout sauf en mathématiques ? Si tel adolescent est réfractaire aux mathématiques, c’est vraisemblement parce qu’il les refuse, parce que devant le danger que représentent les maths, il préfère la fuite ou le mépris.

“Quel danger craint-il ? L‘échec rien d’autre que l‘échec. Mais cela va singulièrement plus loin qu’une mauvaise note sur un cahier de cours. En réalité, cet échec qu’il redoute et qu’il fuit représente inconsciemment une remise en question de sa virilité. Oui ! Il s’agit du vieux complexe de castration et l’on est bien forcé d’y revenir, et de se reporter une fois de plus à FREUD. Pour notre antimatheux, les maths ne sont pas, comme les lettres, une matière nuancée où l’on peut laisser parler son imagination. Les maths, il n’y a rien à dire il n’y a qu’à faire, c’est la rigueur, l’austérité, c’est tout ou rien. Et, en psychologie, la notion de tout ou rien vous renvoie toujours à la notion d’homme ou femme, du “on a” ou “on n’a pas”! Et c’est l’angoisse.

Mais, me direz-vous, ces fariboles démodées2 quel rapport ont-elles avec la physiologie ? Eh bien c’est que, en physiologie, dans les sciences fondamentales qui soutiennent la pratique médicale3 et même la médecine clinique, il y a beaucoup de questions, beaucoup de situations où il existe deux réponses, deux possibles, 0 ou 1, et ces deux là seulement … Et il s’agit de bien choisir.

LE NARCISSISME

En dehors de “l‘évitement oedipien4“, et des négociations à travers les appartenances (vous vous sentez glorieux parce que vous êtes un Révolutionnaire UDR, par exemple) il reste un truc fameux : le narcissisme. En se transformant, dans ses fantasmes, en un personnage hors du commun chacun de nous échappe au sentiment de ne rien valoir.

La coquetterie à manier le paradoxe, la provocation constante, la tentation d‘épater le bourgeois5, voilà qui n’a rien de nouveau. Ce qui est particulier c’est l’investissement particulier de l’intelligence, la supériorité admise de l’esprit sur la corporalité, de l’imaginaire sur le réel. Tout doit être possible : rien ne doit être réalisé. Le conflit propre à l’adolescent narcissique l’empêche évidemment d’accepter celui-qui-fait-tout-ce-qu’il-faut-pour-réussir, c’est-à-dire qui s’est fixé un but à accomplir, une succession d’opérations pour y parvenir où se Mêlent le courage, l’intelligence, l’efficacité, le réalisme.

Notes :

1 NIMIER (J.) “Mathématique et créativité” Stock Edit. Paris 1976

2 Je vous renvoie “au coup de TSCHITCHIKOFF” p. 55 et 56 du livre de R. STEPHANE “L’univers contestationnaire” Payot ed. Paris 1969.

3 Et l’on pense très fort à l’anatomie où il est si difficile au correcteur de vous mettre une bonne note quand vous “faites passer” le nerf facial par l’anus.

4 Avant de vous indigner de cette phraséologie, lisez – pour attiser votre indignation (cette filouterie supérieure) – l’Univers contestationnaire

5 Espatter : de lui couper les pattes (Robert ; R. STEPHANE loc.cit.): cette étymologie vous la coupe ?

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