Dynamiques de groupe et dynamiques tribales…
contre développement personnel et détribalisation.

Nous creusons la fosse de Babel

Marc de Launay

Extrait de La Tour de Babel

Desclée de Brouwer – Mars 2003

L‘épisode de Babel, dans nombre de traductions en langues nationales de la Bible, se présente comme un récit édifiant : au contraire du texte de la Torah, de la version des Septante ou de la Vulgate, il est introduit, dans maintes traductions « modernes », par un intertitre qui en souligne en quelque sorte le caractère de narration et l’isole pour infléchir la lecture vers sa conclusion dont le rôle est alors équivalent à la « morale » d’une fable. Cette coupure introduite dans la continuité d’un texte opère ici ce qu’il n’est pas exagéré d’appeler un détournement d’ensemble du statut de ce texte. Dans l’original, en effet, la place des neuf versets est beaucoup moins arbitraire qu’il paraît, même si elle est singulière. Certes, le début du texte est bien l’ouverture d’un nouveau « chapitre », mais l‘épisode n’en constitue pas un à lui seul, et Genèse XI ne s’achève pas avec le verset 9, mais avec le verset 32, c’est-à-dire avec la fin des générations de Shem et la mort de Terah, père d’Abram. Le début de Genèse XI est une interruption de la généalogie de Shem. Genèse X donnait, en effet les généalogies de Yaphet, puis de Ham et, enfin, de Shem. Comment oublier qu’en Genèse X, 10, il est précisé que Nimrod, « puissant et dominateur », descendant de Ham (en hébreu : « l’impulsif », « le bouillonnant »), a exercé sa domination, notamment à Babel, dans la plaine de Shinar ? Comment passer sous silence le fait qu’en Genèse X, 5 et 20, et, plus nettement encore, en Genèse X, 31-32, les générations issues des trois fils de Noé sont toutes dites posséder leurs langues en fonction de leur différenciation en plusieurs nations et territoires ? Si bien qu’avant même que ne débute l‘épisode de Babel, la dispersion des peuples, la différenciation des langues, l’existence de nations distinctes a déjà eu lieu…

Genèse XI, 1-9 vient interrompre la généalogie de Shem qui reprend en XI, 10, mais pas dans la même optique : de Genèse XI, 10 à Genèse XI, 26 (naissance d’Abram qui n’a pas encore changé de nom), la généalogie de Shem comptabilise les âges des pères ; auparavant, en Genèse X, 22-29, il est question du nom des fils, et, parmi ces derniers, le texte fait une remarque particulière à propos de Pélèg, car son nom signifie partage et qu‘« à cette époque la terre fut partagée » (X, 25). En Genèse XI, 19, il est dit que Pélèg a pour fils Réou (dont le nom connote l’idée de réunification). La première partie des généalogies des fils de Noé indique, par certaines remarques à propos de tel ou tel personnage, quelles sont les conséquences politiques ou historiques de ces filiations considérées du point de vue des connotations produites par l’onomastique des trois fils de Noé (qui, en Genèse VI, 9, est dit « juste dans ses généra-tions » : Yaphet, en tiers, permet d‘éviter que l’affrontement entre ses frères ne réitère celui de Caïn et d’Abel) —Yaphet, le médiateur (celui qui est « mis à distance », cf. Genèse IX, 27), Shem, l’inspiré (son antitype est Abel), Ham (son antitype est Caïn) — et par les déclarations faites par Noé au sortir de son ivresse (Genèse X, 25-27), assignant à chacun une fonction « politique » à venir d’où il résulte que la lignée de Ham est vouée à la violence de l’esclavage… et sans doute aussi à celle de la révolte. Le sens de la généalogie de Shem, reprise après l‘épisode de Babel, est, lui, plus précisément historique lato sensu, et introduit à une autre perspective que celle, très générale, de l’Alliance avec Noé qui fixe en quelque sorte les conditions de possibilité de la vie de l’humanité, parmi lesquelles la notion de partage de la terre est essentielle (on sait, en outre, que les « lois noachides » s’adressent à toutes les nations de la terre) ; avec Abram s’ouvre une autre « époque » de l’Alliance : celle de la promesse et de l‘élection (Abram changera de nom, à l’occasion de la première circoncision pour devenir Abraham) dont le support n’est plus alors l’humanité, mais un peuple. La logique de présentation du texte maintient bien que l’avenir d’un rapport privilégié à Dieu incombe à la lignée de Shem (« le nom », celui qui reprend la voie d’Abel, « l’inspiré », dont le sacrifice avait été agréé par Dieu, en Genèse IV, 4, tandis que la voie de Caïn avait été rejetée). Ce sont dix générations qui s‘écoulent ainsi de Noé à Abram ; tout comme dix générations avaient séparé Adam de Noé1. Cette durée générationnelle marque le temps d’une maturation à la suite, chaque fois, d’une catastrophe (éviction du Jardin d’Eden, meurtre d’Abel et, dans le cas de la généalogie de Noé, le Déluge).

Nimrod — « celui qui a commencé d‘être violent sur la terre » (Genèse X, 8) — est un enfant de la troisième génération dans la lignée de Ham ; Pélèg un enfant de la quatrième génération dans la lignée de Shem. La descendance de Pélèg, Réou, n’est pas mentionnée en Genèse X, 25, mais seulement en Genèse XI, 18. Il est donc possible de situer l‘épisode de Babel au sein de cette généalogie connotative : entre Nimrod, qui en serait l’initiateur, et Pélèg contemporain d’un retour au partage, confirmé par Réou, son fils, synonyme de réconciliation. Si Babel n’est qu’un épisode, comment en faire l’origine ou la cause de la différenciation des langues, de la dispersion des peuples puisqu’elles ont déjà eu lieu, et qu’elles sont, en outre, appelées par Dieu (Genèse IX, 1) dans le cadre de l’Alliance avec Noé, mais, par son biais, avec l’humanité tout entière ?

1 Il serait désinvolte de ne voir dans cette symétrie que le fruit d’un hasard. Non seulement les généalogies ont un sens dans l‘économie du texte, mais leur nombre lui aussi renvoie en amont, aux dix paroles de la création, comme, en aval, aux dix commandements du Sinaï.

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