Dynamiques de groupe et dynamiques tribales…
contre développement personnel et détribalisation.

«Ne pas exclure la science d'une réflexion sur la morale»

Jean-Pierre Changeux
professeur au Collège de France

2004

Propos recueillis par Jean-Yves Nau

Faut-il ou non voir un caractère provocateur au colloque international « Neurobiologie des valeurs humaines » que vous venez d’organiser à Paris ?

Nullement. Analyser ce que les neurosciences peuvent apporter dans notre compréhension de la beauté, de la justice ou de la vérité est avant tout un programme de travail de recherche. C’est ainsi qu’il faut comprendre le thème retenu pour ce colloque, Il ne s’agit nullement d’une affirmation selon laquelle la neurobiologie pourrait « connaître » les valeurs humaines. Il s’agit d’affirmer et de convaincre qu’il est nécessaire de développer des travaux, complémentaires aux recherches existantes dans le domaine des neurosciences ; travaux qui enrichiront notamment nos connaissances sur le système neveux.

La recherche sur les bases neurobiologiques des valeurs humaines n’a donc rien d’illégitime?

Bien au contraire. C’est une ouverture qui, de mon point de vue, est un progrès. L’erreur serait toutefois de restreindre ces recherches et ces réflexions à la seule neurobiologie. Il nous faut impérativement parvenir à les mener dans un contexte de sciences humaines et de tradition philosophique classique. Il n’y a ici aucune opposition mais bien la promesse d’un enrichissement Mutuel.

Vos travaux suscitent une grande émotion dans certains milieux philosophiques, psychiatriques, ou Psychanalytiques. Qu’en pensez-vous ?

Je le regrette beaucoup. Il n’y a, de ma part, aucune volonté d’hégémonie, bien au contraire. Très sincèrement, je suis réellement animé par une volonté de dialogue, «échange et de progrès. Je trouve regrettable que dans notre pays de telles relations ne puissent exister. Mais c’est en train de changer, comme en témoignent les échanges très constructifs lors des colloques multidisciplinaires que nous organisons, au Collège de France.

Que répondez-vous à ceux qui vous accusent de réductionnisme, voire de scientisme ?

Ces accusations m’attristent puisque, précisément, le progrès ne pourra venir que de l‘échange. Ce qui compte pour moi, c’est de trouver le chemin du dialogue, le terrain d’entente sur lequel on puisse construire. Cela n’est certes pas toujours facile. Je suis parfois surpris, choqué, par des anathèmes qui me paraissent d’un autre siècle.

Il ne faut pas penser qu’une approche objective via la connaissance scientifique soit antagoniste d’une réflexion sur les valeurs morales et sur ce qui définit le beau. Bien au contraire, je pense que cette approche enrichit cette réflexion. Pour ma part, j’estime qu’une authentique réflexion humaniste ne peut qu’inclure une telle approche scientifique. Ce serait contre-productif et même contraire à une certaine éthique que d’exclure la science d’une réflexion sur la morale, l’esthétique et la vérité.

Où en est aujourd’hui le développement de ces recherches controversées ?

Nous en sommes à une période de transition marquée par le rapide développement chez l’homme, dans le plein respect des règles éthiques, de travaux expérimentaux. En d’autres termes, nous en sommes à la mise à l‘épreuve des hypothèses développées depuis une ou deux décennies. Nous cherchons ainsi à savoir concrètement ce que le cerveau humain peut nous apporter pour comprendre les valeurs humaines.

A quoi peut-on, selon vous, comparer, dans l’histoire de la biologie, ce qui se passe aujourd’hui dans les neurosciences?

Sans aucun doute à ce qui s’est passé aux grands moments de la biologie moléculaire. Autrefois, la vie était immanente, insaisissable. Il y eut longtemps une conception vitaliste de la cellule vivante, conception qui était encore présente quand j’ai commencé mes études.

A cette époque, la cellule vivante était alors difficile à cerner dans ses propriétés élémentaires. Or la biologie moléculaire a ruiné tout cela. Après la découverte de l’ADN et en plein développement de la génomique, plus personne ne dirait aujourd’hui que l’hérédité est liée à des forces immanentes. Nous vivons une révolution de cette nature et de cette ampleur.

Et que peut-on, selon vous, attendre de cette révolution ?

Les neurosciences vont nous apporter une nouvelle vision, une nouvelle conception, de l’homme et de l’humanité. Nous nous devons de réfléchir plus avant aux conditions qui vont, peut-être, apporter plus de qualité de vie et de bonheur de vivre aux hommes puisque tel est bien, après tout, notre but.

Les neurosciences inaugurent les Lumières du XXIe siècle. C’est dire l’importance du débat. Au XVIIIe siècle, il n’y avait pas d’uniformité. Diderot et Helvetius avaient des points de vue très différents. Pour autant, cette époque a su générer un mouvement profond de dialogue et de réflexion.

Nous commençons à vivre un mouvement équivalent, de plus en plus fondé sur les données de la science contemporaine. Il nous faudra, certes, des sauts technologiques importants et des sauts théoriques pour comprendre ce que signifieront les nouvelles images dont nous disposerons.

Je suis convaincu, enfin, que c’est à l‘échelle cellulaire et moléculaire, au niveau des réseaux de neurones, que se situent les explications d’un bon nombre de maladies du systèmes nerveux, qu’il s’agisse de l’autisme, de certaines formes d‘épilepsie génétique ou de schizophrénie.

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