Dynamiques de groupe et dynamiques tribales…
contre développement personnel et détribalisation.

Les valeurs humaines sous l’œil des neurosciences

Jean-Yves Nau

1er Février 2005

Le Monde

Lors d’un colloque international qui s’est tenu le 24 janvier à Paris, les chercheurs ont fait le point sur leurs progrès dans la compréhension des mécanismes cérébraux humains. Ils tentent de visualiser des raisonnements mathématiques ou des émotions comme la honte ou la compassion.

Jusqu’où les neurosciences iront-elles dans la description et la compréhension de l’intimité des mécanismes cérébraux humains? Parallèlement aux travaux visant à établir les bases biologiques de la conscience, cette discipline en plein développement ne craint plus de s’attaquer aux processus neurophysiologiques impliqués dans les raisonnements mathématiques et dans diverses émotions comme la honte ou la compassion. Elle a aussi pour ambition de progresser dans la connaissance des bases moléculaires et cellulaires de différents aspects de l’expression humaine, qu’il s’agisse du comportement en société, de la créativité ou de l’empathie. Elle estime, enfin, pouvoir éclairer sous un jour nouveau des notions complexes comme la beauté, la bonté ou la vérité.

Le bilan des acquis et des travaux en cours a fait l’objet d’un colloque international, «Neurobiologie des valeurs humaines», qui s’est tenu le lundi 24 janvier à Paris, à l’initiative de la Fondation Ipsen et des professeurs Jean-Pierre Changeux (Institut Pasteur, Collège de France), Wolf Singer (Max Planck Institute for Brain Research, Francfort) et Antonio Damasio (université de l’Iowa).

RÉALITÉ BIOLOGIQUE

Nées de l’informatique associée aux multiples apports de l’imagerie cérébrale et de la neurobiologie, les neurosciences se sont, dans un premier temps, centrées pour l’essentiel sur les aspects cognitifs du comportement.

On estimait que l’étude des émotions était inaccessible car trop subjective et, à ce titre, impossible à quantifier. C’est, précisément, cette limite qui nourrit les vives oppositions séparant les tenants enthousiastes de cette approche et ceux qui persistent à penser qu’il existe une part subjective, unique, de la conscience. Une conscience caractérisée par ses propriétés intrinsèques, sa qualité (les spécialistes parlent ici de «qualia») et qui, par définition, ne peut qu’échapper à toute connaissance objective, générale et reproductible.

«Il est désormais possible d’établir des liens entre le raisonnement logique, généralement considéré comme la forme d’adaptation biologique la plus complexe, et les études sur l’imagerie du cerveau, estime Olivier Houdé (université Paris-V, Centre Cyceron, Caen). Ces liens soulèvent des questions essentielles sur l’influence des émotions et le rôle des erreurs dans le raisonnement. Ainsi, l’imagerie montre-t-elle quelles sont les régions cérébrales concernées lorsque l’on prend conscience que l’on s’est trompé. Cette peur de l’erreur réactive les réseaux cérébraux sans doute liés, dans le développement de l’enfant, aux échecs scolaires et aux punitions». Les organisateurs du colloque expliquent que, d’un point de vue neurobiologique, les recherches menées dans plusieurs centres spécialisés en Europe et aux Etats-Unis ont bénéficié des progrès croissants dans la connaissance du mécanisme de convergence des informations cognitives et émotionnelles dans les lobes préfrontaux du cortex cérébral.

A partir de l’étude de certaines personnes souffrant de lésions cérébrales et de l’enregistrement de l’activité neuronale de singes, les chercheurs réussissent à comprendre comment les circuits neuronaux incluant les lobes préfrontaux participent à la perception de la beauté, à l’empathie, au comportement social, voire au jugement moral et à l’éthique. «La plasticité de ces circuits constitue vraisemblablement la base de la variabilité des réactions émotionnelles d’un individu à l’autre et de notre faculté à adapter nos réactions en fonction de notre expérience», avance Richard Davidson (université du Wisconsin).

Les chercheurs estiment, d’autre part, que les perspectives de développement de leur discipline sont d’autant plus larges qu’ils disposent de données plus détaillées sur le comportement d’espèces de primates très proches de l’être humain. «On observe aujourd’hui, chez les anthropoïdes et les singes, des valeurs longtemps considérées comme l’apanage des hommes, parmi lesquelles l’équité, l’empathie et la réciprocité, observent-ils. Ces découvertes permettent non seulement de cerner l’origine du développement de ces traits et le mécanisme de cette évolution, mais aussi d’effectuer des études expérimentales portant sur la fonction des neurones miroir dans le cortex du singe et sur leur rôle dans l’empathie.»

Stanislas Dehaene (unité 562 de l’Inserm) s’intéresse, quant à lui, à l’imagerie du cerveau pendant la lecture, le calcul et le maniement d’objets mathématiques. Il cherche à faire le lien entre ces activités et la perception d’une forme de beauté intellectuelle née d’une synthèse mentale, non pas d’éléments artistiques, mais géométriques, numériques ou algébriques, qui s’intègrent dans un ensemble perçu comme harmonieux.

«Je m’intéresse tout particulièrement à la vérité dans les mathématiques, souligne-t-il.

Nous commençons à voir et à comprendre pourquoi notre cerveau produit du vrai, pourquoi, comme se le demandait Einstein, les mathématiques collent au réel.» On peut aussi, selon lui, penser que les facultés de déduction, comme l’esprit mathématique, se sont probablement développées à partir de la représentation dans le cerveau de nombreuses espèces animales, des notions d’espace, de temps et de nombre.

«Le paysage dans lequel s’inscrit notre discipline se modifie et les temps changent. Pour autant, il est vrai que nous continuons à susciter des anticorps,confie Olivier Houdé. Nous ne sommes toujours pas compris par nombre de psychologues ainsi que par les psychanalystes ; du moins par ceux qui se refusent à accepter cette évidence qui est que, pour Freud, tous les phénomènes psychiques, même les plus insaisissables, renvoient bel et bien à une réalité biologique.»

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