Dynamiques de groupe et dynamiques tribales…
contre développement personnel et détribalisation.

Les métaphores du groupe

Extrait du chapitre 2, L’imaginaire dans les groupes,
du livre Le Groupe et l’Inconscient

Didier Anzieu

1999 – Dunod

Première édition en 1975

Les métaphores du groupe

Certaines représentations collectives du groupe sont fortement idéalisées; elles font du groupe le dépositaire de certaines valeurs; elles fournissent de lui des schémas tout faits, dont il est difficile de se délivrer jusque dans l’abord scientifique de ce domaine.

Le groupe comme organisme vivant

L’interdépendance des organes dans un corps vivant sert d’analogie traditionnelle pour signifier l’interdépendance des individus dans un groupe actif et bien soudé. L’origine de cette métaphore remonterait au consul romain Menenius Agrippa, vers 500 av. J.-C. Celui-ci aurait mis fin à une sécession de la plèbe en lui expliquant que les membres ne peuvent pas vivre sans l’estomac (et réciproquement) et qu’en apportant la nourriture à l’estomac, ils ont l’impression fallacieuse de travailler pour le profit d’autrui, alors que membres et estomac sont indispensables à la vie du tout dont ils reçoivent en retour protection et subsistance. Dans la première Épître aux Corinthiens (XII, 12-30), l’apôtre Paul, dénonçant les animosités et les querelles internes dans les assemblées chrétiennes, reprend pour les surmonter cette comparaison qui va marquer pendant des siècles les notions de groupe et de société. Les membres d’une communauté (et l’ensemble des chrétiens) sont –énonce-t-il – à la fois très diversifiés et solidaires; aucun ne peut jouer tous les rôles; les moins apparents sont parfois les plus utiles; ces différences, loin de susciter des antagonismes, ont à être situées dans la perspective d’une interdépendance: tous les membres doivent se prêter mutuel secours. L’unité de toutes ces différences tient en ce que le même esprit les anime. Nous dirions de nos jours: unité de croyances et d’objectifs. Paul termine sur une vision mystique: «Vous êtes le corps du Christ, et vous êtes ses membres, chacun pour sa part.»

Le groupe est une totalité, dirions-nous aujourd’hui; un tout différent de la somme de ses parties, énonçait Durkheim, à la fin du XIXe siècle ; et c’est vrai. Mais cela n’implique pas cette finalité interne constatée dans l’organisme vivant et pendant longtemps déifiée, qui fait que les parties concourent à la préservation du tout et à la réalisation de ses buts.

Ainsi christianisée, la métaphore biologique élargit son sens utilitaire premier en un sens spirituel. De même que l‘âme exprime et assure l’unité du corps, de même d’un groupe ou plutôt d’un groupement uni se dégage un état d’esprit qui exprime et assure la valeur morale et l’efficience de ce groupement, c’est l’esprit de corps. La part de vérité contenue dans l’apologue romain et dans le texte paulinien (la vie et l’action du groupe requièrent la division des tâches, la complémentarité des rôles, la hiérarchie des fonctions et donc des personnes qui les remplissent, et, si cette organisation interne est acceptée par les membres et efficace dans les résultats pratiques, elle contribue à forger un moral collectif élevé) s’estompe au profit d’une mystique communautaire qui va exiger à tout prix l’instauration et le maintien d’un tel moral, sans se préoccuper de la réalisation des conditions préalables. Les grands groupements sociaux qui naissent au Moyen Âge (l‘Église) ou lors de la Révolution (l’Armée) exaltent cette mystique.

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