Dynamiques de groupe et dynamiques tribales…
contre développement personnel et détribalisation.

Le fondamentalisme révolutionnaire chrétien est parti battu

Extrait du livre Les religions meurtrières

Elie Barnavi

Editions Flammarion (23 octobre 2006)
Collection Café Voltaire

Voici un siècle, la France adoptait la loi de séparation de l‘Église et de l‘État. On oublie aujourd’hui à quel point cette opération chirurgicale fut douloureuse. Pendant des siècles, en France comme ailleurs, la religion avait constitué le socle identitaire de l’individu et de la collectivité : « Nous sommes Chrestiens au mesme titre que nous sommes Perigordins ou Alemans », constatait Montaigne sur le ton de l‘évidence (Essais, livre II, chap. XII). Que la fille aînée de l‘Église pût tourner le dos à sa mère, voilà qui était resté, au moins jusqu’aux Lumières, proprement inimaginable. Et voilà que, après des siècles d’imbrication, Église et État ont fini par divorcer.

La brutalité de cette opération a donné à la laïcité à la française une coloration particulière, que vous autres Français vous plaisez à croire universelle. Elle ne l’est pas. Car le travail de la séparation ne s’est pas fait partout de la même manière, ni au même rythme. Évidemment, la ligne de fracture est la Réforme. Là où Luther, Calvin et leurs émules ont réussi à prendre pied et à implanter leur version du christianisme, en jetant à bas au passage le vieil édifice de l‘Église catholique, apostolique et romaine, la séparation des Églises et de l‘État a pu se faire dans l’harmonie, sans drame ni rupture. Pourquoi ? Eh bien, parce que la Réforme a accompli elle-même l’oeuvre de laïcisation qui était au coeur de la modernité politique.

Qu’est-ce que l‘État moderne, en effet ? Un bout de territoire où le souverain s’affranchit des contraintes intérieures (les féodalités) et extérieures (le pape, l’empereur) pour devenir, selon le vieil adage, « empereur en son domaine ». Et qu’est-ce que la souveraineté, qualité suprême de l‘État, sans laquelle il n’est qu’une principauté vassale ou une province d’empire ? Comme Bodin nous l’a enseigné dans sa République, c’est la faculté de donner la loi, rien de plus, rien de moins. L‘État moderne est né en Occident, au « crépuscule du Moyen Âge », lorsqu’un souverain clairement défini a été reconnu investi du monopole de la législation sur l’ensemble de son territoire. Or, ce souverain, tout représentant de Dieu sur terre qu’il se voulût, exerçait un pouvoir qui n‘était évidemment pas d’Eglise. Il exerçait un pouvoir « laïque », extérieur à l‘Église, parfois en lutte ouverte contre Rome, souvent nuisible à ses intérêts. De Machiavel, le génial inventeur de la pensée politique moderne, on retient généralement les conseils apparemment immoraux, tout compte fait assez primitifs et en tout cas sans grande pertinence pour nos contemporains. En oubliant l’essentiel : la première théorie cohérente de l’autonomie du politique. Dieu est là-haut, nous sommes ici-bas, responsables de notre propre sort, qui jouons comme nous l’entendons, avec des règles que nous dicte notre seule raison, le jeu âpre du pouvoir au bénéfice de nos seuls intérêts. C’est en ce sens qu’on peut dire que l‘État moderne est par définition « laïque ».

Un épisode de l’histoire de France illustre bien mon propos. En 1584, le protestant Henri de Navarre, futur Henri IV, devient héritier du trône en vertu de la loi salique, qui règle depuis plus de deux siècles la succession des rois de France. Pour l’immense majorité de ses futurs sujets catholiques, c’est une abomination sans nom. La fraction extrême du « parti » catholique, la Sainte Ligue, tente alors de substituer à la loi salique le principe de la catholicité du roi. Ses porte-plume expliquent que la prétendue loi salique n’est qu’une supercherie juridique inventée au XIVe siècle pour empêcher le royaume de tomber dans l’escarcelle de l’Angleterre. Ils ont raison. Mais voilà, la supercherie a été depuis érigée en première loi fondamentale du Royaume. Et, malgré deux décennies d’une guerre civile atroce qui a porté les passions religieuses à incandescence, le « parti catholique » n’y pourra rien. Le Béarnais finira bien par embrasser la religion de la majorité de ses sujets. Mais il le fera à son rythme, dix ans plus tard, après une interminable « instruction » et alors qu’il était déjà roi depuis un lustre. Son « saut périlleux » aura été un acte purement politique, la loi salique restera la première loi fondamentale, et la catholicité du roi, jamais plus remise en question d’ailleurs, ne sera jamais gravée dans la constitution coutumière du Royaume.

La Réforme a poussé plus loin et plus fort la laïcisation de la société. Partout où elle a triomphé, elle a fait du souverain le chef de son Église – c’est toujours le cas en Angleterre, où Élisabeth II est « Supreme Chief » de l‘Église anglicane. Ce faisant, elle a renforcé l‘État, en perfectionnant son absolutisme ; mais elle a aussi assuré des relations harmonieuses entre l‘État et les Églises, en préparant ainsi de longue main un divorce à l’amiable. À l’inverse, dans les pays restés catholiques, la lutte à mort contre la Réforme a eu pour effet le raidissement de l‘Église. En Angleterre, le parti du mouvement s’identifiait à la religion majoritaire ; la Réforme a accompagné les réformes. En France, l‘échec de la Réforme, l’identification de l‘Église catholique au parti de l’ordre et le goût bien français des solutions tranchées se sont combinés pour conférer à ce divorce un caractère brutal et définitif. En Angleterre, et dans son prolongement américain, la révolution s’est faite la Bible à la main. En France, elle prit un tournant non seulement anticlérical, mais franchement antireligieux. Aux États-Unis, comme nous l’avons dit, la séparation rigoureuse de l‘État et des Églises ne signifie pas séparation de l‘État et de la religion, et la vie politique est imprégnée de religiosité. En France, la République ne le tolérerait point.

Produit d’une histoire vieille d’un demi-millénaire, ces différences ne sont pas sans importance, et rendent toujours compte d‘écarts considérables entre les comportements politiques. L’incompréhension anglo-saxonne face à la querelle du foulard en France en est une bonne illustration, tout comme l’agacement des Français confrontés à la charge messianique de la politique américaine en Irak. Les Européens se gaussent du fondamentalisme américain, assez puissant pour envoyer un Bush à la Maison Blanche, et pointent du doigt ses expressions les plus caricaturales – la poussée « créationniste », le succès phénoménal des télévangélistes, les attentats à la bombe contre les cliniques qui pratiquent l’avortement. Les Américains accusent les Européens d’empiéter sur la liberté religieuse en légiférant sur les sectes – pièges à esprits faibles qu’il s’agit de protéger en deçà de l’Atlantique, religions comme les autres qu’il faut laisser vivre leur vie au-delà.

Je pourrais allonger la liste de ces différences. Ne les gonflons pas outre mesure cependant. Elles ne sont impressionnantes que vues de l’intérieur de l’Occident, de Paris, Washington, Londres ou Madrid ; considérées de l’extérieur, du Caire, de Karachi ou de Djakarta, elles perdent beaucoup de leur signification. C’est ce point de vue qui nous importe ici. Car partout en Occident, la séparation de l‘Église et de l‘État s’est imposée comme l’un des traits majeurs de sa culture politique, mieux, une caractéristique essentielle de sa civilisation. Partout en Occident, qu’on paie le denier du culte comme en Allemagne ou qu’on ne le paie pas comme en France, que la religion soit formellement d‘État comme dans les pays scandinaves ou qu’elle en soit formellement séparée comme ailleurs en Europe, que le clergé soit attentif à l‘évolution des moeurs comme en Belgique ou qu’il s’y montre rétif comme en Espagne, que le chef de l’Etat remplisse une charge religieuse comme en Angleterre ou qu’il se contente de proclamer sa foi sans liens aucuns avec ses formes institutionnelles comme aux États-Unis, le citoyen vit sa vie selon la loi de l‘État laïque, sans en référer à son Église. Sauf si telle est sa volonté, bien entendu. Quelles qu’en soient les modalités imposées par l’histoire, le divorce de l‘Église et de l‘État est, partout en Occident, une réalité forte et indépassable.

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