Dynamiques de groupe et dynamiques tribales…
contre développement personnel et détribalisation.

Inhibons-nous !

Adresse à mes cyber-camarades

Un article de Bruno Maillé

Octobre 2009

Paru dans Causeur – N°16

Voir le post sur le blog à son sujet

Les commentaires sur les sites internet constituent un dispositif qui mérite d‘être pensé. Voici quelques éléments.

La première question est celle du destinataire. À qui nous adressons-nous ? Parfois à l’auteur d’un texte — cyber-aristocrate local particulièrement antipathique —, parfois à un ou plusieurs autres commentateurs. Mais, simultanément, tous ces échanges sont destinés à un public imaginaire, à l’ensemble abstrait des visiteurs inconnus du site. Il s’agit donc d‘échanges écrits présentant l’apparence d‘échanges personnels, intimes, mais fondamentalement mis en spectacle, exhibés à une multitude de tiers inconnus. Comme si nous ne pouvions désormais parler à notre voisin que lorsque nous avons la certitude que tout le voisinage est perché à ses fenêtres pour épier nos paroles. Comme si nous nous sentions seuls lorsque nous sommes seulement deux. Ce dispositif a une vocation manifeste à attiser notre tendance à «faire le malin», dans laquelle Charles Péguy voyait le vice cardinal des Modernes — et qui n’a certes pas attendu ce dispositif pour prospérer dans nos pauvres âmes.

À l’intérieur de ce dispositif, nous accomplissons nos prouesses sous couvert d’un enivrant anonymat. Nous nous exposons aux insultes et à la dérision des autres commentateurs, mais l’inhibition liée à la présence réelle d’un autre être humain — à la possibilité de se faire casser la gueule, en somme —, qui nous inspire le plus souvent une belle retenue, est levée par le dispositif. Le peuple des commentateurs ne se recrute nullement parmi les plus haineux d’entre nous. C’est le dispositif lui-même qui porte la méchanceté humaine triviale à incandescence, à des intensités de haine inusitées.

L’usage des pseudonymes instaure une dimension ludique, un jeu de masques. Simultanément, nos pseudonymes produisent un effet d’abstraction. Ils irréalisent les commentateurs. Les commentateurs ne cessent pas une seconde d‘être réels. Mais le sentiment de réalité que nous avons les uns des autres, lui, s‘étiole passablement.

La désinhibition produite par le dispositif tient en second lieu à cet affaiblissement du sentiment de la réalité des autres. Quand deux personnes se connaissent par leur nom, leur propension à l’insulte est beaucoup plus modérée. Insulter un pseudonyme, en revanche, ne semble pas prêter à conséquences. Le diktat ludique imposé par le dispositif me fournit une justification supplémentaire pour m’autoriser à déverser sur des inconnus l’agressivité que je n’ai pas laissé s’exprimer dans ma vie réelle.

tags: ,

---