Dynamiques de groupe et dynamiques tribales…
contre développement personnel et détribalisation.

Il faut que Genèse se passe

par Yves Pouliquen
de l’Académie française

Le Figaro Littéraire – Jeudi 10 juin 2004

IMAGINEZ TROIS MÉDECINS, mêlant leur érudition pendant des années à celle de confrères rassemblés en des séminaires ou en des clubs de réflexion, qui, forts de la culture scientifique qu’ils en ont tirée, décident d‘écrire une histoire (le l’humanité, et de nous en proposer la relation dans un épais volume de plus do 600 pages intitulé : « De Retour de Babel ».

Notez aussi que, parmi leurs raisons, prédomine une véritable irritation. A force de constater qu’en notre monde, fût-il occidental, le pourcentage d’hommes et de femmes qui croient en des choses scientifiquement fausses, demeure considérable, en dépit d’un développement scientifique à vrai dire fantastique, et largement divulgué. Et que, cela étant, les individus restent exposés aux influences les plus fantaisistes de notre société.

Acceptez enfin que leur qualité de médecins, curieux du vivant, et dotés d’une éducation scientifico-technique très particulière, les autorise à croire licite leur volonté d‘« inverser le cours traditionnel de l’exposé qui prétend cheminer des paroles du philosophe humaniste à une conception de l’homme », et à ajouter qu’il « est impossible de comprendre le fonctionnement du primate humain à travers le discours qu’il tient, ou via son comportement manifeste, si souvent travesti par le machiavélisme propre à l’espèce, chez qui les paroles les plus conquérantes peuvent présider à des conduites stupides aux conséquences perverses. ».

Ces principes posés, les auteurs s’engagent à nous faire comprendre les mécanismes de la pensée et du comportement humain, à condition que nous osions replacer le, primate humain dans sa continuité avec le monde animal, et d’admettre, de surcroît, qu’il n’est aucune différence entre le philosophe platonicien et les primitifs. Opposés à l’artifice de ceux qui séparent l’esprit de la matière, ils nous incitent à nous connaître nous-mêmes en admettant notre appartenance au monde du vivant, au sens le plus trivial du terme.

Et en nous reportant à la somme considérable des connaissances qu’ont rassemblées les pionniers de la science depuis le XVIe siècle jusqu‘à nos jours, bravant avec une belle constance « les idées reçues et le bon sens partagé par les sages et les conformistes du moment. Sans la connaissance de leurs aventures, ajoutent-ils, et sans parvenir à un niveau convenable de profondeur, on ne retrouve que des mots qui volent et rejoignent les vaticinations dérisoires de l’astrologue, du gourou du temple solaire ou de l’idéologie écologique. »

Ainsi prévenu, le lecteur pourra affronter l’extraordinaire compilation de données scientifiques héritées de tous ces décodeurs du monde réel que sont les chercheurs, et que,
les autours lui offrent avec pertinence et une progression d’une belle logique, Si le sujet fait partie de ses préoccupations ordinaires, ce qui est souhaitable, il risque fort d‘être sensible à nombre d’arguments qui prendront la forme d’une réponse à certaines questions qu’il s‘était posées concernant sa mystérieuse nature.

Il ne pourra rester indifférent à la relation du très long chemin qui le sépare, par des milliards d’années, du fantastique big bang, qui lui offrit en cadeau l’inventaire d’un ciel qui va compter jusqu‘à 2 700 « amas riches » contenant chacun des milliers de galaxies. Et chacune contenant quelques centaines de milliers d‘étoiles, parmi lesquelles notre terre, ce petit et peut-être unique paradis, prend la taille d’une particule infime dans un univers chaotique, et en expansion.

Il approchera avec précision toutes les étapes qui permirent, à partir du triplet ADN-ARN-protéines, la naissance du corps vivant, le nôtre, « entité miraculeuse qui coapte (sic) les formes de milliards de molécules du microcosme pour le rendre actif et pensant sur sa douce planète perdue dans l’univers vertigineux. » Rien ne lui sera épargné qui puisse, s’il ne lui était conté, le laisser ignorant de la lente genèse (le mot est lâché) de l’homme, héritier de tous ses prédécesseurs animaux, et capable, un jour, de déchiffrer l’apparente ordonnance du cosmos tout aussi bien que celle de l’univers quantique du microcosme.

Il ne sera pas surpris d’apprendre que ce n’est rien moins qu’une nouvelle Genèse que les auteurs nous proposent, même s’ils le font avec précaution : « Non pas, disent-ils, pour se substituer, mais s’ajouter en parallèle, à l’ancienne, qui fait partie du Livre sacré et qui reste révéré, même s’il est peu lu, par plus d’un milliard d’habitants de la terre. » Et d’ajouter :« On
peut garder une tendresse pour l’ancienne Genèse, douce aux affects de « l‘âme » du croyant, et ne pus s’enfermer dans une attitude de déni indigné. »

Cette montagne de connaissances n’aurait qu’un intérêt spéculatif si elle n’accouchait d’une véritable approche du comportement humain. Grâce à une modélisation simple de celui-ci, à partir de ce que les auteurs appellent « leur grille biosophique », elle permet d’accéder à la compréhension du primate humain au travers de trois registres : viscéro-somatique, imposé à Chacun au travers de la faim, de la soif ou de la douleur, par exemple, et imposé en dehors de toute négociation possible ; cognitif-opératif, lié, à l’inverse, à l’apprentissage, dont les résultats sont variables d’un individu à l’autre ; et, très à part enfin, le registre sexuel-tribal, dans lequel s’impose la toute-puissance des processus inconscient, comme dans les réactions affectives en général, mais aussi dans l’interaction entre les individus de môme sexe et de sexe opposé.

En ce sens, nos médecins se rapprochent de l’opinion de Crick, l’associé de Watson, dans la description de l’hélice de l’ADN, lorsque ce dernier nous confie, dans L’Hypothèse stupéfiante : « Vous, vos joies et vos soucis, votre sentiment d’identité personnelle et de libre arbitre, ne sont en fait rien de plus que le comportement d’une vaste assemblée de cellules nerveuses et des molécules qui leur sont associées. »Comme lui, n’affichent-ils pas une intention provocatrice lorsqu’ils affirment : « On conçoit que les médecins ne peuvent laisser l‘étude de la conscience aux seuls histrions de la pensée, sans preuve, les gardiens du temple de l’esprit humain.»

Mais ne soufflons pas sur les cendres chaudes d’un éternel débat ! Souhaitons simplement que chacun des lecteurs de ce livre en tire un profit personnel, quel que soit l‘état (l’esprit dans lequel il l’aborde. Ne serait-ce que pour retenir qu’il n’est sans doute pas le suzerain absolu d’un cerveau avec lequel il construit des « bavardages rationnels ou éthiques qui le galvanisent ». Car ce cerveau est capable de penser, pour nous, à notre insu, suivant des mécanismes que le génome a mis en place.

Qu’il sache que toute activité humaine se joue sur les trois registres mentionnés plus haut, et selon une logique : celle du corps, celle du savoir-faire et celle du groupe dans lequel elle s’exerce, l’interaction de ces trois registres dans la programmation de la vie réelle étant permanente. Qu’il craigne celui qui privilégie l’un de ces trois registres ou qui en néglige un, car il en fera mauvais usage. De cela l’histoire des hommes contient d’effroyables exemples.

Il serait imprudent de penser que chaque lecteur fera le méme usage de ce Baedeker biosophique, mais il est certain que, si on lui accorde l’attention que sa lente et patiente lecture requiert, Il en retiendra une quantité d’informations, dont la somme ne saurait le laisser indifférent. Il est même probable qu’il en tirera profit, quelle que soit l’orientation philosophique qu’il lui accordera.

De retour de Babel : Une histoire biosophique de l’humanité
de Jack Baillet,
Jean-Paul Demarez et Erik Nortier
Estem, 624 p., 30 €.

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