Dynamiques de groupe et dynamiques tribales…
contre développement personnel et détribalisation.

L'épopée cinématographique de Bob Connolly et Robin Anderson

Un article de Catherine Humblot

Date inconnue

Critique des documentaires Les Voisins de Joe Leahy,
Premier contact
et Récolte sanglante.

Trois films, une trilogie impressionnante sur le choc des cultures, les rapports de pouvoir et d’argent, la tragédie (et la drôlerie) humaines, la guerre…
De 1982 à 1991, deux cinéastes australiens, Bob Connolly et Robin Anderson, ont filmé l’histoire d’une tribu papoue découverte en 1930 par trois frères chercheurs d’or et ses démêlés avec la «civilisation ».
ARTE diffuse (on ne sait pourquoi, dans le désordre) ces trois documentaires-événements aux allures de puissante métaphore, de grand drame shakespearien.

Premier Contact (1982), les Voisins de Joe Leahy (1988), Récolte sanglante (1991), les films de Bob Connolly et Robin Anderson sont toujours des événements. Régulièrement montrés au Cinéma du réel, à Beaubourg, à Paris, ils ont chaque fois obtenu le Grand Prix. L’ensemble constitue non seulement un formidable triptyque sur soixante ans d’histoire (et quelle histoire ), mais une oeuvre qui rentre dans la lignée des « grands » documentaires, de Flaherty à Jean Rouch, de Joris Ivens à Wiseman. Bob Connolly et Robin Anderson bousculent le genre. Si l‘écriture de Premier contact reste assez classique (le film, en revanche, remet en cause un certain cinéma ethnologique), celle des Voisins de Joe Leahy et surtout de Récolte sanglante (leur chef-d’oeuvre) navigue près des règles de la fiction. Cadrages, rythme, construction, dialogues, on se croirait dans un grand film d’aventures avec des héros. Ce film est une fable, un classique déjà.

Bob Connolly et Robin Anderson (mari et femme dans la vie) ont bâti une méthode pour observer le réel, une sorte de théorie ou cadre qu’ils oublient ensuite. Indépendants — ils y tiennent, — ils tournent aussi longtemps qu’il est nécessaire (les Voisins de Joe Leahy a pris trois ans ; Récolte sanglante, deux ans), mais peu. Intrépides, ils ont continué de filmer en pleine guerre tribale, quand le conflit a viré au drame et que tout, y compris leur maison, fut détruit et brûlé.

En 1930, trois frères, trois chercheurs d’or australiens, découvrent en Nouvelle-Guinée une vallée inconnue où vivent des centaines de milliers d’hommes à demi nus, qui n’ont jamais eu aucun contact avec la civilisation. L’un des frères, qui possède une caméra, filme. On voit en noir et blanc — images silencieuses et intenses — la vallée, les frères et leurs porteurs, puis soudain les Papous. Frayeur, rires, échanges de cadeaux, vieillards écoutant la musique d’un phonographe, jeunes filles timides… Le plus étonnant n’est pas là. L’idée de génie, c’est d’avoir recherché et retrouvé ceux qui ont vécu cette rencontre. Ils ont cinquante-deux ans de plus, les frères d’un côté (il n’y en a plus que deux, le troisième est mort), les Papous de l’autre (habillés en haillons ou cravatés de frais). Ce qu’ils racontent est proprement extraordinaire. Comme dans les couples, les récits ne coïncident pas tout à fait. On ne peut résumer Premier contact, ceux qui ne l’ont pas encore vu doivent le voir. C’est un film inouï, plein de drôlerie et de gravité.

Dans les Voisins de Joe Leahy, document plus difficile, on est dans plusieurs civilisations en même temps. Les Papous eux-mêmes sont à la charnière. Joe, fils naturel, né de la relation d’un des chercheurs d’or avec une jeune Ganiga, dirige une plantation de café où il fait travailler ses «frères». Joe, qui est métis, appartient aux deux mondes, mais il est devenu socialement le «patron ». Bob Connolly et Robin Anderson observent les relations ambivalentes qui se développent au quotidien. Le choc, dans la plus grande confusion, entre tradition et business, troc et capitalisme, valeurs tribales et économie de marché. Les rêves d’argent, de pouvoir… Tout un processus en marche, filmé en direct.

Les contradictions que l’on voyait à l’oeuvre dans les Voisins de Joe Leahy explosent dans le troisième et dernier volet de cette trilogie. En 1990, le cours du café s’est effondré mondialement et, quand les cinéastes arrivent, Joe essaye de persuader les Ganiga de travailler pour un salaire réduit. En même temps qu’on assiste à une forme de lutte des classes qu’on connaît bien resurgit une guerre inter-tribale. Le film s’achève sur un massacre, la ruine de Joe et les espoirs anéantis de Popina Mai, le chef de la tribu ganiga.

Mais Récolte sanglante (Black Harvest) ne dit pas que cela. Ce film, complètement moderne, est non seulement une spectaculaire métaphore sur la naissance du capitalisme, les débuts du colonialisme et sa fin, mais un grand drame shakespearien. C’est la tragédie de plusieurs individus que rapprochent et séparent l’amitié, l’orgueil, la race, la solidarité, la dignité. Tandis qu’on suit les négociations pour ramasser le café, qu’on vit les déchirements des uns ou des autres, on réalise que l’histoire n’est qu’un feuilleton qui se termine chaque fois sur le visage d’un Popina : regard effaré de celui qui a tout perdu, qui a été trahi. Le monde est une vaste scène où chacun joue un rôle, le même depuis la nuit des temps. Comme dans un grand livre, on retrouve ce qui constitue le fond de l’humanité depuis Caïn et Abel. L’appât du gain, la jalousie, le goût du pouvoir.

Voir aussi l’entretien de Catherine Humblot avec Bob Connolly

tags: , , ,

---