Dynamiques de groupe et dynamiques tribales…
contre développement personnel et détribalisation.

Du Groupe

Bertrand de Jouvenel

Paru dans la Revue française de science politique
1955 – Volume 5 – Numéro 1 – pp. 49-62

L’HOMME à l‘état isolé n’est pas un fait de nature, mais un produit de l’abstraction intellectuelle. Le fait naturel, aux deux sens de primitif et de nécessaire, c’est le groupe. Sans le groupe, point d’homme. Nous sommes issus du sein maternel dans un état d’impuissance tel qu’infailliblement nous péririons, faute de l’enveloppe protectrice et sustentatrice que nous offre le groupe ; par lequel aussi sont gravés en nous les caractères humains dont nous n’apportons à notre naissance que les virtualités.

Au siècle même où les philosophes postulaient l’indépendance naturelle de l’homme, les peintres se plaisaient aux compositions représentant la naissance, le mariage, le lit de mort : lesquelles montrent l’homme entouré des « siens », c’est-à-dire dans son véritable état naturel. L’homme ne peut exister que parmi les siens : c’est là un savoir inné de notre espèce ; et c’est ce qui a fait croire partout et toujours que le mort lui-même a encore besoin de ses proches et continue à les servir.

Que chaque personne est unique, a son essence originale, est une conviction salutaire, aisément conciliée avec la constatation qu’aucune n’est capable d’existence séparée : d’où il suit que c’est une fausse méthode d‘étudier les ensembles comme phénomènes secondaires résultant d’une synthèse d’individus, mais qu’il faut au contraire les prendre comme phénomènes primaires de l’existence humaine.

Cela n’est évidemment pas vrai de n’importe quel ensemble. et si l‘étude sociale ne peut partir de l’individu, encore moins doit-elle partir de « la Société » telle que nous la connaissons, ensemble très mal défini (où s’arrête « la Société occidentale » ?), qui n’a aucun caractère de nécessité (jusqu‘à hier, l’homme a vécu dans des sociétés incomparablement plus étroites), et qui résulte de faits de conjonction et d’agrégation dont nous pouvons entreprendre l‘étude. Ce qu’on a dit de « la Société » peut se dire aussi de « la Nation », formation toute récente, dont le processus générateur est présent à notre mémoire. S’il n’est ni naturel ni possible à l’homme de vivre isolé, il ne lui est pas nécessaire d‘être engagé dans des ensembles aussi étendus et complexes que nous les voyons : et quand nous parlons, comme c’est la mode, des « rapports de l’individu avec la Société », nous prenons, de part et d’autre, des termes trop extrêmes, dont l’un ne peut exister par lui-même et dont l’autre n’existe pas nécessairement. Il en résulte une néfaste sous-estimation des assemblages fondamentaux.

On recherchera ici les formations sociales élémentaires, celles qui se retrouvent partout et toujours, non pas entièrement identiques à elles-mêmes mais constantes dans leurs principes, et dont on verra qu’elles tendent chacune à diffuser leur principe constitutif dans les constructions sociales plus vastes.

Ces formations nous apparaissent au nombre de trois : l’unité domestique ou « feu », le milieu d’existence, et l‘équipe d’action. Dans les états sociaux les plus différents, l’homme vit « à pot et à feu » avec des « compains » ; il se voit environné d’un cercle de « compères » qui ne sont pas pour lui déconcertants, il sait ce qu’il peut attendre d’eux et ce qu’ils attendent de lui ; enfin il agit, occasionnellement ou régulièrement, avec des co-équipiers. Il semble que l’homme ait toujours participé à ces trois sortes d’association, chacune desquelles a donné lieu à des notions profondément enracinées dans notre esprit. Ainsi la notion de communauté, propre au groupe domestique, la notion de discipline rationnelle propre à l‘équipe d’action, les notions de droits, de juste retour, de caution commune, d’intérêt général, propres au milieu d’existence.

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