Dynamiques de groupe et dynamiques tribales…
contre développement personnel et détribalisation.

Des phénomènes de groupe à la fois les plus patents et les plus masqués.

Extrait du chapitre 2, L’imaginaire dans les groupes,
du livre Le Groupe et l’Inconscient

Didier Anzieu

1999 – Dunod

Première édition en 1975

Le groupe, lieu de fomentation des images (extrait)

Quel psychologue a pu pénétrer dans un couvent, dans une communauté religieuse de quelque confession que ce soit, dans un parti politique, pour en étudier le fonctionnement réel, pour observer la naissance et l‘évolution des conflits, pour essayer de relier ce fonctionnement et cette évolution à des variables morphologiques, structurales ou psychodynamiques des individus ou du groupe? Craint-on que ce psychologue ne constate que, des croyants, des militants, professant la charité ou la justice et réunis pour s’entraider à leur pratique, sont déchirés par des haines inexpiables et injustes? C’est pourtant là un lieu commun du roman et de la poésie, et ce serait un pas important, pour la science des relations humaines, s’il était démontré que le confinement, c’est-à-dire la privation des échanges avec le reste de la société et l’obligation de vivre en tête à tête avec le même petit nombre de personnes pendant un temps prolongé, exacerbait les pulsions hostiles entre ces personnes, et si l’on pouvait déterminer à partir de quel degré de privation, de quelle durée, de quelle dimension du groupe, etc., cette réaction se produit ou disparaît. Quand la société refuse à la science les moyens pratiques de travailler et quand les savants n’ont pas le courage de soutenir des hypothèses qui déplaisent – alors même que l’histoire des sciences enseigne que cela s’est toujours passé ainsi –, c’est le littérateur qui, sous le voile de la transposition artistique, prend en charge les vérités méconnues. Ainsi Sartre dramaturge, dans Huis clos, montre comment trois personnes condamnées à vivre ensemble sans pouvoir éteindre la lumière, ni s’isoler, se détestent : «L’enfer, c’est les autres.» Ainsi Jean Cau, dans La Pitié de Dieu, décrit la vie des condamnés en détention perpétuelle partageant la même cellule et finissant par tuer l’un d’eux. De Gide à Mauriac, toute une génération de romanciers a pris pour thème le noeud d’amertume et de ressentiment qu’est souvent la famille moderne, dont les membres, réduits en nombre, vivent dans une étroite proximité affective. Les Scandinaves ont été si surpris et honteux que deux de leurs compatriotes – les premiers explorateurs à avoir réussi la traversée du Groenland à pied – se soient haï au bout de huit jours, couchant dans le même sac, voués à la mort s’ils se séparaient, ne s’adressant plus la parole que dans les dangers les plus graves de la route, refusant de se revoir après leur retour triomphal au pays, qu’ils ont préféré attribuer cette réaction au climat polaire plutôt qu‘à la nature humaine.

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