Dynamiques de groupe et dynamiques tribales…
contre développement personnel et détribalisation.

La neuro-psycho-biologie reste sulfureuse pour les bien-penseurs.

Extrait du chapitre IV (p. 175 à 185) du livre
De retour de Babel : Une histoire biosophique de l’humanité

Jack Baillet, Jean-Paul Demarez et Erik Nortier

Editions Estem – 20 janvier 2004

La neuro-psycho-biologie reste sulfureuse pour les bien-penseurs. Certes, la croisade lyssenkienne contre le génome morganien et capitaliste est obsolète et les champions du vitalisme se sont tus. Mais les intellectuels religieux continuent de défendre Dieu contre l’impiété darwinienne. Et les philosophes, ces chantres de l’imaginaire, décrètent que la nouvelle neuro- psycho- biologie menace l’Humanisme dont ils s’accordent l’exclusivité. Autour de la conscience vécue, ils retrouvent les joies de la dialectique en jouant au ping-pong esprit-cerveau.

La nouvelle neuro-psycho-biologie apparaît comme provocatrice aux yeux de certains, car ses protagonistes ont abandonné la distinction cartésienne entre l’esprit et les automatismes du corps, et rejoint la psyché des anciens Grecs, où s’opère la fusion des concepts de la vie et de l‘âme. Paul Chauchard, dans son livre de 1960, Le cerveau et la conscience, est clair là-dessus. “L’esprit n’est pas une production matérielle. C’est un processus particulier résultant du fonctionnement d’ensemble du cerveau et qu’on ne saurait ni localiser, ni isoler. Le cerveau n’est pas une machine actionnée du dehors par un esprit séparé. L‘âme ne se trouve pas sous le scalpel. Elle est immanente au cerveau, c’est-à-dire du même ordre que les fonctions cérébrales”. Et de s’opposer au spiritualisme qui professe pour l‘âme humaine la transcendance, “ce terme métaphysique qui indique qu’un phénomène est d’une nature ou d’un autre ordre que ses manifestations”. Max Delbrück, un physicien devenu un des pionniers de la biologie moléculaire, prix Nobel en 1969 pour ses travaux de génétique virale, a été un des premiers dans L’esprit à partir de la matière paru en 1977, après sa mort, à tenter d’expliquer comment la capacité de savoir et de comprendre a pu se développer à partir de la matière inerte. On peut accuser les neuro- psycho- physiologistes de “réductionnisme”, mais certainement pas de matérialisme. On accepte assez facilement le modèle où, à partir du codage rétinien, des voies parallèles adressent à diverses cartes corticales permettant la reconnaissance visuelle. On est plus interloqué par la manière dont le vivant crée le sens du Soi, du “self”, du Moi/je. Damasio “l’explique” en rappelant que le film réalisé par le système de la vision est mon film. « La conscience de soi est une partie intégrante du film et crée sur la même structuration le vu et le voyeur, la pensée et le penseur. Il n’y a pas de spectateur pour le film ». Ainsi la vue la plus “parcimonieuse”, chère aux scientifiques, est que la conscience émerge de l’activité neuronale sans l’intervention d’intermédiaire. L’expérience consciente est une donnée fondamentale, irréductible, qui se réfère à ce qu’est pour le cerveau d‘être dans l‘état fonctionnel correspondant, lorsqu’il s’agit d’un cerveau triunitaire à lobes préfrontaux suffisamment développés et, naturellement, d’un cerveau vivant. Mais quand J.P. Changeux publie L’homme neuronal en 1983, il commence une carrière de provocateur paisible et discret. De même, un réductionniste sans pitié comme Crick est-il trop jubilatoire lorsqu’il affirme, dans “l’hypothèse stupéfiante”, que « vous, vos joies et vos soucis, votre sentiment d’identité personnelle et de libre arbitre, ne sont en fait rien de plus que le comportement d’une vaste assemblée de cellules nerveuses et des molécules qui leur sont associées ».

Certes, de nos jours, il n’y a plus grand monde pour imaginer, avec Descartes, que la connaissance du vivant en général, ou du système neuropsychique en particulier, se situe dans le domaine des idées claires, des discours étayés par le bon sens et la “méthode”. Il n’existe plus dans de tels domaines, soustraits aux philosophes, d’affrontement rhétoriques, mais seulement des tentatives de vérification ou de réfutation scientifiques par la méthode expérimentale. Le mérite de l’idée originale apparaît seulement lorsqu’elle aide à s’engager sur la piste des performances expérimentales. Car le “scientifiquement correct” ne réside pas dans le dire définitif d’une autorité, mais bien dans l’observable, annoncé à partir de l’idée par un découvreur, et retrouvé par ses pairs lorsqu’ils réaliseront la même expérimentation. De ce point de vue, Descartes, tout emperruqué et rationnel qu’il soit, se situe, avec ses descriptions de l’animal-machine, plus loin de la réalité du vivant que le “sauvage” emplumé et peinturluré d’Amazonie. À la même époque, ce dernier sait faire voler la mort silencieuse avec ses flèches trempées dans le curare paralysant, et d’autres Indiens des Amériques, avec la coca et le peyotl, inaugurent une pharmacologie – sauvage ! – non négligeable. Mais lorsque Changeux se demande si l’on peu; encore parler d’esprit alors que « le clivage entre activités mentale et neuronale ne se justifie pas », ce n’est pas du réductionnisme, soulignera le philosophe qu’est J.M. Zemb, « un pari contre ce qu’il ne voit pas, mais une manière de dire ce qu’il voit ». Pourtant cette déclaration apparaîtra “fracassante” à François Lurçat, un autre philosophe. “Changeux, chercheur modeste” sera accusé d’utiliser la neurobiologie comme le noyau dur d’une anthropologie, récusant ainsi globalement et sans examen les sciences humaines, au grand dam de ceux qui les pratiquent et en vivent… et de leur clientèle. L’attachement à une vision purement langagière de l’Homme exprime de manière aveuglante le refus du changement de paradigme que constitue la nouvelle neuro- psycho- physiologie laquelle démode, effectivement, bien des chapitres des sciences humaines et impose aux praticiens un réapprentissage parfois douloureux.

Ainsi, tout au long du XXe siècle, des religieux, des philosophes, des intellectuels, aux sommets du prestige que donnent le beau langage et la pensée correcte, ont été contraints d’abandonner leurs prétentions à expliquer l’Homme au profit d’observateurs et d’expérimentateurs nécessairement élémentaires, au ras de la trivialité. La manière dont le commun des mortels pour peu qu’il soit astucieux et ignorant de l’environnement technique et des réalités d’un problème scientifique, se prononce sur ces choses avec son bon sens de voyeur, est à l’ordinaire simplement comique – au moins quand le temps sont venus où la grande presse s’est tue et que ses lecteurs ont oublié. En revanche, cette incroyable aventure a exposé les découvreurs du vivant à la haine de certains des leurs, les dépassés, ces bretteurs d’autant plus redoutable qu’ils perdent tout en perdant l’exclusivité du traitement des “grand problèmes” qu’ils prétendent avoir résolus. Un bel exemple est celui de Lyssenko qui, en URSS, impose ses délires de la génétique marxiste avec sa casquette stalinienne (à l‘époque signe de la bonne appartenance), son culot et la manipulation inspirée de l’insurpassable matérialisme dialectique, sa glorieuse aventure arrive aux oreilles de l’intelligentsia parisienne, après 1a Libération. Un biologiste de la qualité de Prenant combat alors, au nom du Parti communiste, la théorie génomique de Weismann pour des raisons éthiques. E Georges Cogniot, agrégé de lettres, rédacteur en chef de L’Humanité, arbitre – un moment – la situation. Il condamne la génétique mendélo- weismanno- morganienne et découvre « l’inquisition chez les banquiers américain réactionnaires et bornés, les milliardaires au front étroit ».

Après ceux qui ont commencé à mettre en évidence le poids du génome, ce sont les scientifiques qui démontrant l’unicité des mécanismes du vivant qui se heurtent aux tirs de barrage des traditionalistes. Crick et Watson ne reçoivent 1e prix Nobel qu’en 1962 pour leur sensationnelle découverte de la double hélice publiée… en 1953. Jacques Monod marquera le pas pour entrer à l’Académie des sciences après son prix Nobel, parce que son enthousiasme pour le hasard et la nécessité irrite le grand maître français de l‘évolution qui se situe aux frontières du créationisme. Philosophes et journalistes composent, des années durant – jusqu’aux travaux de Gehring, de jolis divertissements intellectuels sur l’absurdité qu’il y a à croire que le hasard peut amener la formation d’organes complexes comme l’oeil par exemple. Et même après l’offensive du virus du VIH, on admet mal la prodigieuse unité du vivant autour de l’hypercycle ADN-ARN-protéines, qui veut que le neurone du noble Primate humain se construise avec les mêmes mécanismes que le virion qui s’installe.

En revanche, aucune pétition de principe ne peut soustraire la modélisation neuro- psycho- physiologique de la conscience aux accusations de réductionnisme portées par certains philosophes. On sait que ces professionnels de la rationalité rhétorique parlent de réductionnisme pour désigner « le procédé d’apparence scientifique qui réduit des phénomènes spécifiquement humains tels que la conscience ou l’amour, à des phénomènes infra-humains ». Même le médecin entraîné à débrouiller les troubles de la conscience du patient reste perplexe quand il s’agit d’appliquer ses modélisations favorites à sa propre conscience, à sa conscience “subjective”. Il lui est difficile de se figurer que ce sont un certain nombre de cartes disséminées à la surface du cortex et assemblées par une certaine rythmicité qui constituent sa conscience visuelle. Bien qu’en accord avec le constat qu’il n’y a pas d’homuncule dans le cerveau, il n’est pas loin d’en rétablir l’existence sous la forme de son moi, son “self”, son “ego”, son esprit unique, et secret pour les autres. Les linguistes savent que dans de très nombreuses langues, de l’hébreu, au grec, au latin, en passant par le russe et le chinois, le mot esprit est rattaché au vent, à la respiration, à l’air comme lui mobile et invisible. La tradition d’un esprit invisible distinct du corps, du cerveau, propre à l’Homme, absent chez l’animal, bien assurée par le dualiste Descartes, reste vigoureuse. Alfred R. Wallace, un ami de Charles Darwin, son concurrent dans la découverte de la sélection naturelle, ne pense pas que la sélection naturelle puisse s’appliquer à l’Homme, auquel il accorde le privilège d‘être pourvu d’un esprit. S’il fallait seulement l’intelligence du cousin gorille pour survivre, comment comprendre l‘évolution d’un cerveau capable de parler, de composer de la musique et des théorèmes mathématiques? Si son corps a bien évolué par le jeu de la sélection naturelle, il faut admettre, écrit Wallace, que l’Homme « possède quelque chose qui ne provient pas de ses progéniteurs animaux – une essence ou nature spirituelle qui ne peut trouver son explication que dans l’univers invisible de l’Esprit ». Darwin, lui, écrira pour lui affirmer « qu’il ne voyait pas nécessaire de faire appel à une force additionnelle et immédiate pour l’Homme ». Il souhaitait que Wallace ne « mette pas à mort leur enfant », la théorie de la sélection naturelle. Les deux amis s’opposèrent, en 1876, au procès de Henry Slade, un Américain qui se déclarait capable de communiquer avec les morts. L’affaire Slade alla rejoindre toutes les aventures du spiritisme qui, des trois soeurs Fox, quelques années auparavant, à Uri Geller cent ans plus tard, se sont toujours soldées par un constat de trucage. Les chaires de “parapsychologie” existant dans quelques universités nord-américaines n’ont pas récolté de faits permettant d‘échapper à un scepticisme absolu vis-à-vis du spiritisme.

Et pourtant, en 1977, sir Karl Popper, philosophe des sciences, et sir John Eccles, prix Nobel de physiologie, dans un livre de 600 pages, relancent le dualisme sous forme de l’interactionnisme. Pour ces deux célébrités, l’esprit interagit avec l’hémisphère gauche, celui du langage. “L’esprit conscient de lui-même est activement engagé dans la recherche des événements cérébraux qui ont un intérêt actuel, l’opération de l’attention, mais est également un agent d’intégration, construisant l’unité de l’expérience à partir de la diversité des événements cérébraux”. En fait, sous-jacent aux discussions physiologiques et philosophiques sur l’esprit, se situe le problème religieux fondamental de la reconnaissance d’un grand esprit, de l’existence de Dieu, et c’est bien ce qui échauffe les passions et les indignations. Pour apaiser celles-ci, tout un aréopage hexagonal cultivé aime se référer à ses souvenirs scolaires de la contestation entre Descartes, capable selon lui de démontrer cette existence, et Pascal, attaché à un Dieu abscons pour l’existence duquel il faut parier, et qu’il faut aimer. Pascal a bien vu qu’il ne s’agit pas de science, mais de croyance, dans laquelle l’abord scientifique n’a pas de poids. Et si notre foi est souvent suffisamment secrète et fragile pour que nos proclamations déistes ou athées soient sans intérêt pour nous-mêmes et, à coup sûr, pour les autres, elle reste toujours, en se situant hors de toute contestation rationnelle, absolument et nécessairement respectable.

Les gens de religion sont inquiétants avec leurs certitudes sur l’amalgame redoutable que constitue la croyance en Dieu, la pratique des rites qu’ils professent en dévalorisant ceux des concurrents, et les “vérités” scientifiques qui doivent être estampillées RC, religieusement correctes. Pour eux, Dieu se définit comme le Tout-Puissant qui entend les prières, voire les écoute, et peut accorder l’immortalité. Dieu ne se démontre pas, n’en déplaise à Descartes. On y croit ou non, et les enquêtes montrent que, si dans les milieux scientifiques, les croyants sont moins nombreux que dans le reste de la population, en 1996, aux États-Unis, 40 % des scientifiques croient en un Dieu personnel. Les rites de la religion adoptée, ce qui importe en définitive aux clergés qui en vivent, sont une autre affaire et les dérives qu’illustrent les intégrismes de types divers au cours de l’histoire, les horreurs des règlements de compte religieux et des réjouissances au pied des bûchers, laissent dubitatif sur leurs bénéfices, pour les fidèles et pour Dieu. La position traditionnelle des hiérarques religieux vis-à-vis des “vérités scientifiques” est à peine plus insensée que celle des laïques qui tirent leurs conclusions d’un bon sens mesuré chichement aux hommes de l’art. Ils ne conçoivent pas les règles de parcimonie, de réfutabilité, de contrôle qui donnent aux faits scientifiques leur poids et leurs limites. Ils leur opposent les certitudes qu’apporte une lecture littérale des textes sacrés et, depuis Galilée, les arguments tirés de l’observation immédiate “non contrôlée”. Aussi bien est-ce la surprise quand, le 23 octobre 1996, Jean-Paul II décide que les principes définis par Charles Darwin en 1859 sont “plus qu’une hypothèse”. Il liquide tout un argumentaire laborieux « qui ne pourrait trouver sa validité que dans la mesure où celle-ci est mesurée à l‘étiage des faits ». Mais pour le Pape, comme pour Eccles, l‘âme spirituelle est immédiatement créée par Dieu. Et c’est le rôle de la théologie de dégager le sens ultime, selon les desseins du Créateur, de la conscience de soi. La croyance religieuse, alimentée par l’imaginaire venu d’ailleurs, commence là ou finit l’enquête scientifique ancrée dans l’observation et l’expérience. De son côté la science n’a rien à voir, par définition, ni avec Dieu, ni avec l‘âme. Et, comme y insiste Pennock dans un livre consacré à la disparition du créationnisme, la science n’est pas plus athée que la plomberie.

En France, la révolution neuro-psycho-biologique se heurte aux traditions de l’humanisme, suffisamment répétées lors du moment “philosophique” du cursus scolaire et recyclées par les loges, les politiques et les médias, pour que sa conception de l’Homme aille de soi, fasse partie du bon sens national. L’humanisme, à sa naissance, est l’humanisme philologique qui s’efforce de restaurer les lettres anciennes et de faire de l‘étude de ces textes la base de la culture. La tradition philosophique humaniste, installée aux dépens de l’absolutisme chrétien de l‘époque, alimentée par les discours d’auteurs grecs et latins dont la sagesse ne devait rien à la Bible, est celle d’une philosophie morale où l’Homme « apprend à chercher dans sa raison la mesure de son bien et de son mal (…). C’est l’esprit de l’Homme, en manipulant la rationalité du langage, qui crée les valeurs ». Lorsque Montaigne, en 1571, à 38 ans, “las de l’esclavage des fonctions publiques”, se retire dans sa librairie pour se consacrer “à sa liberté, à sa tranquillité, à son loisir”, il se méfie “du tintamarre des cervelles philosophiques”, des grands projets qui veulent rendre les choses humaines raisonnables et conformes à une noble morale. Il est paisiblement matérialiste, sa sagesse culminant dans un art de vivre par lequel il s’exerce à “jouir loyalement de son être”, et dans cet art de mourir sans révolte inutile devant une fin qu’il imagine comme un sommeil définitif.

On se situe à distance de l’attitude des philosophes de la fin du XXe siècle, quand ils mettent à la mode le ping-pong dialectique esprit-cerveau. Ces philosophes laïques rejoignent les religieux pour s’opposer à ce que quelque chose d’aussi ineffable que la conscience subjective puisse se manifester à partir de macromolécules, de nanomachines, de synapses à neurotransmetteurs, de potentiels d’action. Pour eux, ce réductionnisme est une menace décisive pour l’humanisme dont ils se voient les héritiers, les gérants et les défenseurs. Pourtant chez l’Homme, en dehors de l’esprit raisonnable, existent ces affects qui naissent de ce corps si précisément mis en avant par Descartes, le dualiste, dans sa sixième méditation « Je ne suis pas seulement logé dans mon corps ainsi qu’un pilote dans un navire, mais, outre cela, je lui suis conjoint très étroitement et tellement confondu et mêlé que je compose un seul tout avec lui ». À la fin du siècle, considérer l’esprit comme indépendant du cerveau apparaît pour le moins aventureux. Faire du cerveau humain un organe radicalement différent de celui des mammifères en général et des Primates en particulier est impossible, compte tenu des similitudes anatomofonctionnelles et des éclairages de l‘évolution. Le cerveau du Primate humain est le siège d’un héritage neuronal trié par la sélection naturelle, qui, en organisant le comportement sur le modèle de l’instinct, a rendu possible, au long des centaines de milliers d’années, la survie de la lignée. Stent, un biologiste moléculaire de Berkeley féru de philosophie, rappelle, en 1973, qu’il faut donner raison à Kant et à ses concepts transcendantaux, ces concepts a priori qui transcendent l’expérience, et tort à Hume et aux encyclopédistes pour qui l’expérience est la source unique de la connaissance. On ne voit pas pourquoi considérer l’esprit comme un simple phénomène des systèmes vivants organisé en un cerveau est incompatible avec la dignité de l’Homme et incapable de fonder la dignité de la personne. Renoncer à l’illusion d’un esprit propre à l’Homme, rationnel et maître de lui de par sa volonté, ce n’est pas mettre en péril les valeurs humaines, c’est simplement reconnaître, comme le dit Jacques Monod, « la complexité, la richesse, l’insondable profondeur de l’héritage génétique et culturel ». Les opérations du cerveau sont, par structuration, dépendantes du génome hérité, richement remplies de valeurs, celles qui vont guider les premières expériences et structurer ainsi les mémoires sémantiques, alors habillées, parfois travesties, par les différentes cultures. Les humanistes articulent les raisons qui mènent aux buts qu’ils devinent ou, plus simplement, qu’ils choisissent de privilégier parce qu’ils flattent l’image de l’Homme. Il est sans doute plus réaliste et plus éclairant de partir des buts d’une psychologie téléonomique pour cheminer vers les “raisons” logiques des comportements, comme Powers et Minski le mettent en pratique dans leurs modèles.

Powers et Minski éclairent la neuro-psycho-physiologie en la centrant sur un but : la survie de l’individu capable de continuer l’espèce, stabilisée par le hasard des remaniements génomiques et triée par la sélection naturelle. Les trois registres du jeu du Primate humain.

Powers avec sa psychophysiologie du feed-back centrée davantage sur un but que sur une réponse, Minsky avec ses réseaux neuronaux capables de changer, empiriquement, leurs poids pour atteindre le résultat escompté démontrent que le but heureusement atteint ne dépend pas de la bonne logique : c’est la bonne logique qui se dégage du but atteint pour survivre. Ainsi le dessin du traitement de l’information, ce que l’on peut appeler l’architecture cognitive, est soumis à la sélection naturelle. La pensée, écrit Christian de Duve, est le produit du hasard filtré par la sélection naturelle. Les opérations du cerveau sont, par structuration, dépendantes du génome hérité, richement remplies de valeurs, celles qui vont guider les premières expériences et structurer ainsi les mémoires sémantiques. À l‘évidence le biologique ignore le culturel. De tout ce que l’homme a appris, éprouvé, ressenti au long des siècles, rien ne s’est déposé dans son organisme. En revanche, lorsque l’on considère les registres d’optimisation qui permettent d’atteindre le but suprême, la survie de l’individu, pour permettre la continuation de l’espèce, on retrouve une permanence absolue. Lorsque l’on procède à la classification “téléonomique” des opérations, en se référant à leur rôle dans la survie de l’individu et de l’espèce, émerge une distinction entre trois registres, chacun avec ses buts et ses logiques. On simplifie à peine quand on voit le registre viscéro-somatique guidé par le malaise et le confort, le registre cognitif-opératif par le succès et l‘échec, et le registre sexuel-tribal animé par le désir et la lutte au sein d’un ordre hiérarchique intermâles.

Le registre cognitif-opératif est bien celui dont le Primate humain est le plus fier, même si, pendant fort longtemps, il a fait beaucoup moins bien que l’araignée tissant sa toile ou l’oiseau migrateur effectuant son périple. Le traitement des afférences, visuelles en particulier, est effectué avec une routine rigide permettant les reconnaissances et les échanges d’information. Mais le cerveau conscient apparaît néanmoins fondamentalement différent d’un ordinateur en fonctionnement,-parce qu’il est le support de la vie affective. S’il est impossible, pour l’Homme, d‘échapper aux affects, qui ne dépendent pas forcément d’un contenu cognitif conscient et sont souvent difficiles à verbaliser, l’on a, en revanche, de la difficulté à concevoir un ordinateur ayant du chagrin ou subissant une passion amoureuse. Descartes, en faisant de l’Homme le dépositaire unique, dans le monde vivant, d’un esprit rationnel, en le situant à part des animaux, a commis l’erreur qui sert de titre au livre que Damasio a publié en 1994. Pour ce dernier, il est évidemment vain et faux de séparer la raison et la vie affective. Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas, et les décisions sont prises moins à la suite d’un débat rationnel rhétorique qu’en fonction du contexte affectif inscrit dans le corps, et des possibilités du réel mémorisées à partir de l’activité sensorielle. La rationalité naît finalement de la logique du succès ou de l‘échec avec sa formidable connotation affective. Des structures neuronales complexes dont l’organisation est sous la dépendance du génome vont soutenir la structure profonde et l‘émission d’un langage, sans évidemment décider de la variété de la langue avec lequel le jeune enfant communiquera des contenus sémantiques, logiques, que la langue ne fait qu’exprimer.

L‘échec historique de Descartes quand il essaye, avec l’exercice d’une raison bien organisée, de démêler la logique du corps, et la ténacité nécessaire à celui qui, après trois siècles d’observation, souhaite pénétrer une organisation anatomofonctionnelle aussi précisément définie que spectaculairement complexe, ont fortement dévalorisé les essais des champions du discours qui peuvent, au mieux, dans le registre viscéro-somatique, bénéficier d’un effet de mode, toujours passager. La logique rigoureuse qui préside au jeu dans ce registre, celle du vivant proprement animal, impose au propriétaire du corps des conduites non négociables. Celui-ci mange, boit, dort, frissonne, halète, répond à des ordres dont il n’a conscience qu’en se voyant les exécuter. Longtemps, avant l‘émergence de la pharmacologie clinique critique utilisant placebos et statistiques, l’homme de l’art est resté soumis plus aux mots qu’aux faits et bon nombre de gestes thérapeutiques étaient aussi aléatoires que magiques. Dans les magazines, entre les horoscopes à dévorer et les recettes de cuisine à regarder, les conseils diététiques ou d’hygiène de vie restent si souvent cocasses et aberrants qu’il n’y a guère que les animaux de compagnie pour bénéficier d’une règle de vie quotidienne conforme à la logique du registre viscéro-somatique demeurée fort mystérieuse pour le propriétaire du chien-chien. Les vétérinaires et les marchands de pâtées sont performants, et surtout, l’animal n’a pas d’avis personnel éclairé par les discours des gourous.

La logique du registre sexuel-tribal reste la plus difficile à admettre par le Primate humain raisonnablement humaniste, car la neuropsychologie téléonomiste y opère un véritable renversement des valeurs. Cette logique opère au bénéfice de l’espèce, au service de laquelle l’Homme est placé sans du tout le savoir, cette inconscience étant peut-être plus évidente encore dans le monde moderne que chez les “Primitifs”. Les biochimistes ont fini par percevoir comment quelques variations sur les molécules stéroïdes peuvent expliquer le fonctionnement des organes sexuels, le sex-appeal et le désir, et par donner à la femme un moyen infaillible de contrôler sa fécondité. Mais la contraception donne encore place à des critiques énoncées au nom d’une morale “naturelle”, alors qu’elle est l’accompagnement obligé de la diminution de la mortalité infantile, de la raréfaction des famines et des grands massacres. Au nom de valeurs prétendues éternelles, des vieillards, statutairement en dehors des affrontements sexuels, décident du sort des jeunes femmes, les condamnant, en sabotant la contraception, à la confusion stupide de “l‘éthique” avec l’inconfort et le malheur. Des politiques discutent des bonnes attitudes à suivre vis-à-vis des embryons qu’ils s’approprient comme ils l’avaient jadis fait des corps des jeunes conscrits.

La Genèse a évoqué la dangerosité du mâle humain en le montrant créé par un Dieu jaloux qui le fait à son image, et en insistant sur sa soumission naïve aux mots, Dieu, comme le prophète, assurant son pouvoir par le Verbe. L’ordre hiérarchique intermâles se stabilise dans le groupe par la manipulation verbale des valeurs propres au groupe et qui ne doivent leur qualité normative et régulatrice qu‘à leur ancienneté ou, parfois, à la mode. L’effet secondaire terrifiant de l’adhésion au groupe est le fanatisme, sous toutes ses formes, où l’accomplissement de l’horreur, en groupe, est justifiée, valorisée et admirée. La science sans conscience, cette ruine de l‘âme, n’a jamais fait naître le fanatisme. C’est, en revanche, au nom des valeurs chrétiennes et de la foi, la bonne, la leur, que les hiérarques religieux ont allumé les bûchers et enclenché les massacres.

Les rapports des hommes entre eux sont restés placés sous le signe des affrontements verbaux, “rationnels”, au moins depuis que le rang du géniteur est moins décisif pour celui de son héritier. Lévi-Strauss a bien dit, dans ce que ses commentateurs ont appelé le structuralisme, que les données anthropologiques “de surface”, avec leurs apparences culturelles variables à l’infini, ne sont pas interprétables. Pour que l’on approche d’une explication possible, il faut envisager des structures profondes héritées, celles qui ont accueilli la culture du groupe, comme les mémoires déclaratives ont enregistré sa langue particulière grâce à l’héritage de la grammaire universelle. Il n’y a pas beaucoup d’efforts à faire pour retrouver derrière certains comportements semblables à ceux du passé le plus éloigné et des pays les plus lointains, des variations sur la stratégie évolutivement stable accrochée au génome du Primate fondateur, celle qui a permis sa réussite planétaire. Dans le registre sexuel-tribal, les tribuns des sociétés modernes affirment encore, sans trop y croire et sans du tout les pratiquer, des valeurs “de surface” qui servent d’alibis à leur désir du pouvoir et sont la source d’effets pervers. Pour ceux qui osent et savent parler, la tentation est forte d’utiliser la naïveté propre aux “Dociles À Rationalité Limitée”, cette naïveté alimentant les colères des moutons enragés, nos engagements mortifères. La soumission à l‘éthique humaniste dans sa variété jacobino-fasciste a permis à quelques mégalothymiques machiavéliques ou truqueurs de présider aux boucheries des deux derniers siècles et aux faillites à répétition. Sur un mode moins tragique, c’est bien au nom de l‘éthique humaniste et républicaine que des hiérarques encaissent l’argent des producteurs de richesse pour régler leurs notes de frais et l’achat de la bimbeloterie culturelle qui, dans leurs fantasmes, assure leur renommée.

L’abord des trois registres de la neuro-psycho-physiologie téléonomique constitue le voyage initiatique qui permet au Primate humain les joies de l’utilisation optimale du somptueux outil cérébral hérité de par le jeu du hasard et de la nécessité! L’Homme pourrait passer avec bonheur de la société tribale de la hiérarchie et de l‘éternel retour des discours propres aux exploiteurs de l’illusion groupale, à la société libre de l‘échange et de l’accomplissement personnel, dans le respect de l’Autre.

Lorsque Darwin met l’accent sur la généalogie animale d’Homo, loin de le dévaloriser en le rabaissant au rang de la bête, il s’engage sur la voie, proprement humaine, de la sagesse et de la prudence, voire, si cela était possible, de la fin des arrogances. Son oeuvre, lorsqu’elle permet l‘émergence d’une neuro-psycho-physiologie téléonomiste, affirme que le cerveau humain a été trié parce que son fonctionnement a assuré la survie du Primate nu, sans crocs ni griffes, et rendu cet animal érigé, capable, avec quelques cailloux et le feu, de coloniser “sa” Planète. La neuro-psycho-physiologie téléonomiste suggère de ne pas mélanger la logique astucieuse sortie de l’activité cognitive opérative, avec la logique opaque et immuable du registre viscéro-somatique, et moins encore avec la logique archaïque, inconsciente et efficace, qui détermine les relations entre les sexes. Il est évidemment très frustrant pour ceux qui fondent leur pouvoir sur un discours intégriste, bien-pensant, discours qui plaît à un groupe donné, à un moment donné, de se trouver face à une mise en question aussi radicale. La tentation d’opposer aux découvreurs de vérité-réalité révolutionnaire les sophismes conservateurs de la rhétorique est irrésistible, mais vaine. Galilée et la sainte inquisition, Darwin et l’“establissement”, Morgan et les clergés lyssenkistes de la dia-mat, les “neuronalistes” et les philosophes jalonnent la désespérance de l’Homme dépossédé de la toute-puissance de son esprit et de son verbe.

Dans la libération qui accompagne la détribalisation, il ne s’agit pas seulement de savoir se protéger contre les exploiteurs des valeurs humanistes, de dépister les tricheurs, de neutraliser ceux qui utilisent leur intelligence pour dire et non pour faire. Le renversement des valeurs conduit aussi à pratiquer le respect du corps, le sien et celui de l’autre. Il est difficile aux hommes d’accepter que le corps de la femme soit aussi sa propriété – à elle ! –, une source de plaisir pour elle-même, et qu’elle décide de sa fécondité, qui, quand et comment. Il est également malaisé, tant est puissante l’illusion groupale, d’afficher la tolérance vis-à-vis des valeurs de l’autre, même si on la réclame pour les siennes. L’ordre moral du lieu et du temps tend à imposer ses valeurs comme si elles étaient les seules démontrées bonnes, les valeurs éternelles qui vont de soi. Les autres qui n’ont pas les mêmes, ont la même certitude, dans une circularité qui amplifiera un peu plus la sauvagerie intertribale. Pour ne pas se perdre dans les labyrinthes du verbe, pour échapper à ces maladies socialement transmissibles qui sont si difficiles à guérir, il faut maîtriser ce nouveau savoir que constitue la neuropsychologie téléonomiste. En comprenant le message de ces pionniers qui ont balisé les itinéraires, il est indispensable et plaisant de voir comment-on joue sur les trois registres dont dispose le merveilleux cerveau dont l’Homme dispose par héritage. Une fois ces trois voyages initiatiques biosophiques réussis, le lecteur se trouvera préparé, c’est promis, à goûter pleinement un nouveau voyage.

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