Dynamiques de groupe et dynamiques tribales…
contre développement personnel et détribalisation.

Homo sapiens reste soumis aux fatalités du génome et de la circuiterie nerveuse

Extrait du chapitre IV du livre
De retour de Babel : Une histoire biosophique de l’humanité

Jack Baillet, Jean-Paul Demarez et Erik Nortier

Editions Estem – 20 janvier 2004

Les errances de Descartes, philosophe et mathématicien fourvoyé dans les sciences par sa “méthode”.

Du XIXe siècle jusqu’au milieu du XXe siècle, les Français auront fait de ce qu’ils appellent le cartésianisme un héritage sacré, un totem du narcissisme national. Le meilleur emploi de la raison est une de ces exceptions culturelles garanties aux héritiers francophones des Lumières, satisfaits de l’utiliser comme excuse absolutoire quand ils ratent en pensant bien. Dans les années 1960, la mode change. En triturant Marx, Nietzsche, Freud et quelques autres, les philosophes que l’on pourrait baptiser postmodernes élaborent un discours nouveau et excitant, néfaste au héros national. À travers leurs écrits, la raison devient impuissante ou se voit réduite au rang de vicieux instrument de domination. Le rationalisme et l’individualisme prônés par Descartes sont au mieux des pièces de musée, et la science qu’il a fait avancer est, si l’on en croit Garaudy, la “science agressive, qui, en quatre siècles, a détruit la nature”.

Descartes vaut mieux que ces clichés et d’abord par son aventure existentielle. Elle impressionne tous ceux qui sont nombreux à l’avoir étudié depuis que l’Abbé Adrien Baillet, en 1691, a publié sa première biographie. Né en 1596 dans les jardins de Touraine, René Descartes mourra en 1650, après s‘être rendu en Suède, “au pays des ours, entre les rocs et les glaces”, victime de la rudesse de l’hiver. Il avait cédé à l’invitation pressante de Christine, qui, à 24 ans, était alors au zénith du pouvoir royal qu’elle exerçait depuis ses 18 ans avec une redoutable efficacité. Brillante, curieuse, polyglotte, elle aimait s’entourer d’intellectuels européens, ses “bibliothèques vivantes”. Elle était persuadée que “hors de là, ce sont pour l’ordinaire de fort pauvres gens dans la pratique du monde et des affaires”, et préféra, pour Descartes, lui faire écrire des vers pour ses ballets plutôt que d‘écouter les leçons d’une philosophie qu’elle trouvait sans intérêt. Trois siècles plus tard, c’est encore une femme, Fanny Ardant, férue de la sociologie de l’anarchie avant de devenir une actrice appréciée, qui éclaire crûment le personnage quand elle remarque, dans une interview, que “l’anarchiste c’est l’homme qui avance masqué et que dire je suis anarchiste est une contradiction dans les termes”. Elle reprend à son compte la devise de Descartes : “Larvatus prodeo”, j’avance masqué. Le philosophe Descartes qui vit, agit, écrit comme bon lui semble, fait fi de toute carrière comme de toute appartenance, représente l’authentique anarchiste, paisible et original puisqu’il croit au Dieu dont il pense démontrer l’existence. L’aisance de sa famille lui donne la liberté vis-à-vis de l’argent, le seul qu’il ait touché de sa vie étant, paraît-il, un doublon alloué pour son engagement comme volontaire aux Pays-Bas. Célibataire aimant le beau sexe, pratiquant la religion catholique dans des pays protestants sans ostentation ni prosélytisme, il apparaît amoureux de solitude, détaché des honneurs, suffisamment non conformiste pour publier en français, et être compris des femmes vis-à-vis desquelles, pas plus que vis-à-vis des gens du peuple, il ne cultive un sentiment de supériorité. La vie du philosophe individualiste est si peu celle d’un pharisien que l’on donne tort à la reine Christine et que l’on accepte volontiers que, dans le livre d’Alain Laurent Du bon usage de Descartes écrit pour le tricentenaire de sa naissance, y soit traité de la force d‘âme et de la maîtrise de soi, du contentement de soi ou de la générosité.

Mais il faut bien admettre que Descartes, à la différence de Galilée ou de Harvey, n’est pas un opératif assidu, les mathématiques mises à part où performance et compétence vont de pair. Avec ses thuriféraires du XIXe siècle et ses contempteurs du XXe, il fait partie de la même lignée d’intellectuels adeptes de l’humanisme, cette conception qui, “s’opposant au mysticisme, place le salut de l’homme dans l’homme lui-même”. Pour ces philosophes, le jeu de l’esprit propre à l’homme, source de la raison qui s’exprime et se communique par le langage, conduit aux certitudes qui fondent et légitiment le pouvoir de dire le vrai, ce pouvoir capable de rassembler les foules en quête d’illusion groupale, de la bonne pensée. Il n’est pas si facile aux naïfs du moment de suspecter que ces certitudes ne sont que manipulations rhétoriques d’un imaginaire politiquement, éthiquement et sexuellement correct, à un moment donné, dans un groupe donné. Descartes aura des certitudes d’autant plus solides qu’il s’accorde les qualités intellectuelles exceptionnelles dont il ne voit pourvus ni ses prédécesseurs ni ses contemporains. Il se sait élu de Dieu depuis l‘âge de 23 ans lorsqu’il servait dans l’armée du duc de Bavière campée au bord du Danube. Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1619, “le feu lui prend au cerveau” et il se voit désigné pour chercher, en lui-même, “la vérité étant en nous comme le feu dans le silex”, toutes les sciences, “qui ne sont qu’une”. Pour remercier Dieu de lui avoir confié cette oeuvre, Descartes, en 1624, se rend en pèlerinage en Italie à Notre-Dame de Lorette. Et il remplit sa mission en publiant, en 1637, à Leyde, en français, sans nom d’auteur, le Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences plus la dioptrique, les météores et la géométrie qui sont des essais de cette méthode.

(…)

Descartes, à l’inverse de Galilée ou de Pascal, ne pense pas que le savant doive se soumettre à la nature, se dépouiller de tout parti pris pour écouter la leçon de l’expérience. Pour lui c’est l’esprit humain, l‘âme raisonnable, qui est la source de la vérité. Dogmatiste intrépide, c’est à partir de là qu’il pense pouvoir démontrer l’existence de Dieu alors que pour Pascal c’est le coeur de l’homme, tout incapable de vertu et de bonheur que soit l’homme, qui Le sent, et non la raison. En séparant l’Homme du reste des animaux, ce n’est pas au matérialisme que Descartes oppose l’esprit, mais bien au reste du vivant, à ce monde distinct du monde inanimé même s’il en procède, que l’on verra beaucoup plus tard comme géré par une multitude de galaxies neuronales qui créent l’information nécessaire à la continuation de la vie et des génomes. Descartes, libéré de toute illusion groupale, n‘échappe pas pour autant à la réalité animale de l’Homme lorsque, par exemple, il devient le père d’une petite Francine, conçue, selon lui, le dimanche 15 d’octobre de l’an 1634, à Amsterdam, avec Hélène, la servante attirante. Francine devait mourir à cinq ans dans les bras de son père “lui laissant par sa mort le plus grand regret de sa vie”. Car, commente Adrien Baillet, “la philosophie n‘étouffe pas la nature”.

Pendant longtemps la parole, une des singularités d’Homo, a simplement servi à rassembler la tribu en communiquant l’imaginaire propre au bon groupe rassemblé par son idiome. Elle rend ainsi plus subtils les rapports des hommes entre eux, sans modifier de manière décisive un destin lié aux inventions du feu, des armes et des outils, ces artefacts qui rassemblent en eux-mêmes une bonne partie du thesaurus transmissible. Homo, à la fois corps et esprit, constitue, de par le jeu d’un ensemble neuronal, une unité cognitive et affective qui crée et pilote l’information venue de l’extérieur et de l’intérieur du corps, assurant ainsi sa survie passagère, son existence, et celle de l’espèce. Mais dès le moment où l‘écriture et la figuration permettent le stockage et la—manipulation de l’information, le développement de la logique argumentaire et de la rationalité mathématique est lancé, et Descartes y contribue avec bonheur. Il ne s’ensuit pas que la rationalité soit capable, à elle seule, des mêmes succès quand elle s’attache à élucider la réalité du vivant et, en particulier, le fonctionnement du cerveau qui soutient la raison. Pour que le cerveau humain puisse comprendre son propre fonctionnement, il faut passer de ceux qui pensent et disent à ceux qui observent et décrivent le système neuronal propre à l’Homme, capable de faire naître un sens dans le monde multiforme du vivant et dans le feu d’artifice de l’univers matériel tels qu’on les observe. Lorsque Descartes sépare, chez l’Homme, l‘âme du corps, et qu’il distingue l’Homme du reste des animaux, on peut l’accuser de servir de référence glorieuse à tous ceux qui font comme si l’on pouvait comprendre les comportements humains à travers les harangues. Il amorce en fait la longue série d’alibis que la philosophie fournira aux exploiteurs des anathèmes, des indignations, des rectitudes éthiques. Il annonce la longue lignée des champions de la rhétorique couvrant d’opprobre, en les taxant de scientisme et de réductionnisme tous ceux qui tentent d’approcher le vivant, les comportements dans leur réalité matérielle et échappent ainsi aux palinodies des intellectuels, des héritiers de la scolastique d’un passé aboli. Il conforte les certitudes des bien-penseurs qui, enfermés dans leur structure mentale, à partir de valeurs et de principes “intangibles”, loin de toute référence à l’expérience, veulent avoir raison, toujours et définitivement. On ne peut, en revanche, faire grief au Tourangeau de ne pas avoir accompli le travail qui allait demander trois siècles à des opératifs curieux avides de savoir, et faire taire les bavards.

Source :
De retour de Babel : Une histoire biosophique de l’humanité (page 131 et 132)

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