Dynamiques de groupe et dynamiques tribales…
contre développement personnel et détribalisation.

Le tube digestif

est, avec ses glandes exocrines et endocrines, le foie et le pancréas, un échangeur autonome et performant vis-à-vis du monde vivant végétal et animal dont Homo est le prédateur suprême. Le système digestif ravitaille le monde cellulaire et permet le stockage de l‘énergie.

Extrait du chapitre III du livre
De retour de Babel : Une histoire biosophique de l’humanité

Jack Baillet, Jean-Paul Demarez et Erik Nortier

Editions Estem – 20 janvier 2004

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Le fonctionnement de l‘échangeur digestif se caractérise par son autonomie. “Avalez, nous nous chargeons du reste” pourrait constituer la devise de l’usine nutritionnelle automatisée, une variation sur un slogan qui vient compléter celui de la tombe que l’on creuse avec les dents. La manière dont nous alimentons cet animal tubulaire qui nous habite n’est ni évidente, ni innocente. Le gorille est programmé et biologiquement équipé pour tirer parti de ce qu’il avale au cours de ses six à huit heures de cueillette quotidienne dans une niche écologique qu’il occupe depuis quelques millions d’années. Le chimpanzé, omnivore, se conforme aux usages de la troupe qui connaît bien le territoire qui est le sien. Homo habilis a abandonné les meules dentaires de l’Australopithèque et a probablement vécu comme un cueilleur-chasseur, capable, aux débuts, d’arracher à coups de cailloux aux prédateurs de seconde zone les carcasses des animaux tués par les grands félins. Durant des milliers de millénaires, Homo a perfectionné ses techniques de chasse mais est resté un carnivore, nourri de viande maigre aux hasards de ses réussites.

Il dépense en effet beaucoup de calories pour en obtenir un peu plus, ce qui limite singulièrement la survie des chasseurs et leur nombre.

Lorsque l’agriculture et l‘élevage permettront à l’Homme de se nourrir de viandes grasses, de produits laitiers et de graminées cultivées, la population augmentera considérablement, régulée par les massacres intertribaux, les pandémies et les famines liées aux mauvaises récoltes. Dans nombre de cités, l’appareil religieux saura assurer son pouvoir en profitant de la ritualisation de la vie alimentaire, de la fumée des sacrifices aux interdits qui succèdent aux tabous tribaux et aux jeûnes imposés. Comme le souligne Françoise Joukovsky préfaçant le Quart Livre, les initiés substituent les idées à la vie réglée par nature, et s’abandonnent au Logos qui déraille. L’humanité, agenouillée, obéit aux dieux qu’elle s’est créée et banquette pour autant qu’ils le veulent. Le docteur Rabelais ne se laisse pas coincer entre les calvinistes andouilles “aux genoulx rompus” et les catholiques papimaniaques. Il est contre le jeûne et l’abstinence qu‘à l‘époque relance le concile de Trente et pour la vie bâfreuse et jouisseuse sous toutes ses formes.

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Dans ce nouveau monde où ce ne sont plus les hasards de la chasse, la pénurie et la famine qui décident de ce que l’on peut manger, si la vigilance des professionnels doit rester constante pour dépister la toxicité chimique (le mercure des poissons japonais), physique (Tchernobyl) ou celle du vivant (l’aflatoxine des moisissures, ou certains virus), l’essentiel demeure que le consommateur dispose d’un minimum d’information bien assimilée concernant une diète raisonnable, ce à quoi prépare très mal le cursus scolaire. Il est simple, voire trivial, de manger, chaque jour une des quatre grandes variétés d’aliments, avec les 60 grammes de protéines, une ration de lait écrémé apportant l’apport calcique indispensable, des fruits et des légumes frais pour la vitamine C et les fibres, et ce qu’il faut de carburant glucidique plutôt sous forme de pain, de produits céréaliers, de riz ou de pomme de terre, que de sucres rapides comme le saccharose. On saura que, pour un gros pourcentage de civilisés, les graisses d’origine animale et le sel sont pathogènes. Point n’est besoin de s’attarder sur des comptabilités caloriques obsessionnelles. Il suffit d’oser se regarder, dévêtu, sans complaisance narcissique, “en costume de vérité” dans le miroir et de mesurer l‘épaisseur du pli cutané, aux flancs, au ventre, à la face postérieure des bras. Pour les individus qui ont échappé à la programmation des Venus aurignaciennes stéatopyges et des Gargantua, il est simple et efficace de stopper l’inflation pondérale à son tout début par une restriction modérée portant sur l’ensemble des apports quotidiens, mis à part ceux de protéines et de légumes frais. Il est ainsi possible d‘échapper aux propos fantaisistes des nutritionnistes écologiques qui ont remplacé les injonctions cléricales chez les infidèles non soumis aux tabous de la kasheroute ou de la nourriture halai. Il est également admis que la sagesse habituelle n’interdit pas les rencontres joyeuses où, comme Panurge, quelle que soit la viande mise sur la table “feussent chevreaulx, feussent chappons, feussent cochons (desquels il y a foizon en Papimanie), feussent pigeons, connils, levraulx, coqs d’Inde, ou aultres, n’y eust abondance de farce magistrale”. En 1552 le bon docteur prévoyait les publications du xxr siècle, où ses confrères anglo-saxons expliqueront le “french paradox” d’une fréquence insolemment faible d’accidents vasculaires chez une population “bâfreuse de fromaiges, de pastez de lardons, d’andouilles capparassonnées de moustarde fine ou de dodine, par la consommation de vin rouge”. Avec son “Sela, beuvons”, amateur de vin de Chinon, il avait eu, dans son Quart Livre des faicts et dicts héroïques du noble Pantagruel, le bon mot de la fin.

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Source :
De retour de Babel : Une histoire biosophique de l’humanité (page 115)

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