Dynamiques de groupe et dynamiques tribales…
contre développement personnel et détribalisation.

De la Biologie à l'Humain et inversement(?)

A propos de l’ouvrage de Jack Baillet (promotion 1946),
Jean-Paul Demarez et Erik Nortier :
De retour de Babel : Une histoire biosophique de l’humanité
(ou du primate humain)

« Quoiqu’on en pense le passé est une préface », les auteurs ont choisi de placer cette phrase en exergue de leur volumineux ouvrage (617 pages). Proche des “Pré-ambules” d’Yves Coppens, elle donne le ton et nous prépare à une plongée dans les profondeurs des origines sans cesse rediscutées et remises en cause de notre humanité au destin incertain et parfois pitoyable.
A une époque d‘étiquetage entre spécialistes toujours plus spécialisés les uns que les autres, les auteurs ont, avec beaucoup d’audace et de brio, voulu briser l’interdit des frontières disciplinaires qui nous enferment. C’est ce qu’exprime l’anthropologue André Langaney lorsqu’il dénonce la spécialisation “qui cloisonne et qui bloque les communications entre les aspects divergents d’une même recherche”.

C’est une anthropologie totale qui est proposée, celle d’un Homme “biosocial” ; comme le voyait Paul Broca, le fondateur de l’Anthropologie (“l‘étude du groupe humain dans son ensemble, dans ses détails et dans ses rapports avec le reste de la nature”) et comme l’exprime Jean Paul Sartre (“Pour nous, l’Homme se définit “en situation”. Cela signifie qu’il forme un tout synthétique avec sa situation biologique, économique, politique, culturelle, etc.”).

On peut y voir l’heureuse symbiose des trois auteurs dont l’un est médecin et physiologiste, l’autre pharmacologue et juriste et le dernier psychiatre et criminologiste. Tous les trois, au-delà de leur discipline de base, en ont une autre, à priori complémentaire. Ceci explique, probablement, la facilité avec laquelle, les auteurs manient les données biologiques, les idées philosophiques dans des termes simples, accessibles aux non-hyperspécialistes et… un humour qui ramène la pensée dans la voie du “bon sens”. Ceci explique que cet impressionnant document se lit facilement car il utilise un style simple accessible au non médecin, habilement émaillé de sous-titre interrogatifs qui sont à aux seuls tout un jugement ou un programme. “A l’orée du XXIème siècle, la rencontre de l’illusion groupale et de machiavels peu sophistiqués, catalysée par les “médiadiseurs”, continue, sur de nouveaux thèmes, a générer des effets pervers et d’amusants ridicules”.

Ayant montré son extraordinaire capacité à survivre avec un corps moins bien adapté que bien d’autres espèces animales, grâce à l’extraordinaire plasticité de son cerveau, source d’innombrables compensations qui le “rend exceptionnel dans le monde vivant… Il commet souvent le pire lorsqu’il est en proie aux illusions groupales”. Le regroupement social, initié pour survivre ensemble, aboutit à des affrontements de territoires physiques ou idéologiques au nom “de totems, dieux ou doctrines, de façon irrésistible, et sans que l’expérience des hécatombes passées puisse leur servir”.

Dans cette lignée, les auteurs analysent les tentatives actuelles d’une “détribalisation” incertaine et les effets de la “triade atlantique”. La Biologie tient une très grande place avec toutes les interrogations impromptues et complexes depuis Mendel jusqu‘à l’irruption de l’ADN, du clonage et de bien d’autres aspects d’une biologie qui semble avoir pour destin de redessiner (“reformater ?”) l’Homme selon un projet vide de sens face à “l’illusion groupale”.

Tous les acteurs passés (toujours là par leurs idées), présents et à venir défilent comme au théâtre, immense “comédie humaine” réactualisée au XXlème siècle. L’influence sur la pensée médicale des préjugés et des doctrines établies est très largement développée à travers les exemples d’oppositions rencontrées par Pasteur et Leister et son adepte français, Lucas-Championnière qui avait découvert l’asepsie, étant interne mais n’avait pu l’appliquer, lors d’une trépanation, qu’au moment où il est devenu chef de service ! “Le tribalisme chirurgical” avec ses tabous et ses totems est aussi une réalité à laquelle s’ajoute, de la part des plus vieux mâles la crainte d’être supplanté par les jeunes de la “tribu”. Ceci n’est pas une exclusive de la chirurgie et est très bien développé, aussi, dans Théologie de la Médecine de Szasz. Les spiritualistes, y compris Jean Paul II le “défenseur du vivant”, sont évoqués en compagnie de Moïse, de Mahomet et de Boudha. Une place est faîte aux charlatans qui pullulent au siècle de la “santé parfaite” et du “tout scientifique”.

De retour de Babel est un formidable effort en faveur d’une anthropologie modernisée et intégrée dans les grands courants de pensée de notre époque qui n’a pas son équivalent jusqu‘à aujourd’hui. Le fait que les auteurs soient des médecins est important pour un lien cohérent entre pensée en biologie et pensée sociétale. C’est encourageant pour l‘évolution à venir des pratiques de santé pour laquelle on voudrait voir adopter la formule suivante “Médecine sans culture n’est que ruine de l’Homme.

Claude Hamonet (promotions 1965)
4 ème trimestre 2004

Source: L’internat de paris n°40

Le site de Claude Hamonet

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