Dynamiques de groupe et dynamiques tribales…
contre développement personnel et détribalisation.

La passion fondant la raison

Première partie du Chapitre 11 de
L’Erreur de Descartes : La raison des émotions

d’ Antonio R. Damasio

Mars 1995

Au début de ce livre, j’ai suggéré que la perception des émotions exerce une puissante influence sur la faculté de raisonnement, que les systèmes neuraux desservant la première sont emmêlés avec ceux qui sous-tendent la seconde, et que ces deux catégories de mécanismes s’entrelacent avec ceux qui assurent la régulation des fonctions biologiques du corps.

Les faits que j’ai présentés vont, de façon générale, dans le sens de cette hypothèse, mais il s’agit néanmoins d’une hypothèse, avancée dans l’espoir qu’elle suscitera de nouvelles recherches et sera sujette à révision lorsque de nouveaux résultats seront obtenus. La perception des émotions paraît vraiment dépendre d’un système spécial comprenant de nombreuses composantes, qui est indissociable de la régulation biologique. La faculté de raisonnement semble vraiment dépendre de systèmes neuraux spécifiques, dont certains se trouvent desservir la perception des émotions. Ainsi, il semble bien qu’il existe un fil conducteur reliant, sur le plan anatomique et fonctionnel, la faculté de raisonnement à la perception des émotions et au corps. C’est comme s’il existait une passion fondant la raison, une pulsion prenant naissance dans la profondeur du cerveau, s’insinuant dans les autres niveaux du système nerveux, et se traduisant finalement par la perception d’une émotion ou par une influence non consciente orientant un processus de prise de décision. La raison, de sa forme pratique à sa forme théorique, se développe probablement sur la base de cette pulsion innée, par un processus ressemblant à l’acquisition d’une compétence supérieure dans la pratique d’un art. Si nous n’avez pas l’incitation de la pulsion, vous n’acquerrez jamais la maîtrise de l’art. Mais si vous possédez cette pulsion, cela ne garantit pas automatiquement que vous deviendrez un maître.

Si cette hypothèse peut être tenue pour exacte, y a-t-il des implications sociopolitiques à l’idée que la raison n’est jamais pure ? Je pense que oui, et que cela est globalement positif.

Savoir que la perception des émotions joue un rôle important ne doit pas pousser à penser que la raison a moins de valeur que celle-ci, qu’elle doit se contenter d’un strapontin à côté d’elle, ou qu’il ne vaut pas vraiment la peine de s’efforcer de la développer. Bien au contraire, se rendre compte du rôle considérable que peut jouer la perception des émotions peut nous donner la possibilité d’augmenter son impact positif et de réduire ses effets éventuellement négatifs. Plus précisément, sans vouloir diminuer en rien la valeur d’orientation que peut avoir la perception normale des émotions, on pourrait envisager de protéger la raison contre les vicissitudes que la perception anormale des émotions (ou les influences indésirables sur la perception normale) peut introduire dans le processus de prise de décision.

Je ne pense pas que la compréhension de la perception des émotions devrait nous rendre moins enclins à suivre la méthode de la vérification empirique. Il me semble plutôt qu’une meilleure connaissance des mécanismes physiologiques sous-tendant la capacité d’exprimer et ressentir des émotions devrait nous permettre de mieux être conscients des pièges guettant l’observation scientifique. La théorie que j’ai avancée dans ce livre ne devrait pas diminuer notre aspiration à vouloir maîtriser les conditions du milieu pour le plus grand bien des individus et de la société, ou à vouloir développer, inventer ou perfectionner les moyens culturels par lesquels nous pourrions rendre le monde meilleur : l‘éthique, les lois, l’art, la science et la technologie. En d’autres termes, il n’y a rien dans ma théorie qui invite à accepter les choses telles qu’elles sont. Il me faut souligner ce point, puisque, l’idée de préoccupation excessive de soi, de désintérêt pour le monde qui nous entoure, et d’acceptation de normes moins exigeantes pour la création intellectuelle. En fait, c’est tout le contraire de mon point de vue, qui n’a aucune raison d’inquiéter ceux qui, comme Gunther Stent, se demandent si la valorisation excessive de l‘émotion ne pourrait pas conduire à émousser la volonté de maintenir ce pacte faustien qui a apporté le progrès à l’humanité1.

Ce qui, personnellement, me soucie est que l’on accepte d’accorder de l’importance à la perception de l‘émotion, sans faire d’effort pour comprendre ses mécanismes socioculturels et biologiques complexes. Le meilleur exemple de cette position peut s’apercevoir dans les tentatives d’expliquer certaines attitudes désespérées ou certains comportements irrationnels par des causes sociales superficielles ou par l’action de neurotransmetteurs, deux explications qui envahissent le discours ambiant dans la presse écrite ou audiovisuelle ; ainsi que dans les tentatives de remédier aux problèmes sociaux et personnels par des médicaments ou des drogues. C’est précisément ce manque de compréhension de la nature de la perception des émotions et de la raison (l’un des signes patents de cette « culture de la plainte » caractéristique de la société contemporaine2 ) qui est un sujet d’alarme.

La façon dont est présenté l’organisme humain dans ce livre, et la relation entre perception des émotions et raison qui ressort des résultats discutés ici, suggèrent bien, cependant, que pour accroître la faculté de raisonnement, il est nécessaire d’accorder plus d’attention à la vulnérabilité du monde intérieur.

1 G. S. Stent, The Coming of the Golden Age : A View of the End of Progress, New York, Doubleday, 1969.

2 On trouvera une riche description de cet état des choses dans Robert Hughes, The Culture of Complaint, New York, Oxford University Press, 1992.

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