Dynamiques de groupe et dynamiques tribales…
contre développement personnel et détribalisation.

Prologue : le filon philo

Dans
Examen critique et raisonné des philosophes contemporains,
de leur vie, doctrines et opinions

Jack Baillet et Jean-Paul Demarez

Les Belles Lettres – 7 septembre 1999

Et le rideau se lève. La scène représente un débit de boisson, alla moderna, relooké par Philippe Stark. Trissotin et Vadius, maintenant réconciliés, y tiennent boutique de philosophie. Le sujet, très tendance, se vend fort bien. Accoudés aux guéridons entourant les débateurs, le sexagénaire en proie au(x) doute(s) de l’andropause, la divorcée de la quarantaine, l’humanitaire associatif, le blessé du coeur à la recherche d’une deuxième chance, l’autodidacte pugnace, deux chômeurs ex-cadres, un retraité de l‘Éducation nationale et quelques autres de moindre signifiance. Plus un journaliste du Point, du Nouvel Obs ou de l’Express, venu là rédiger un article-dossier pour son magazine. Il authentifiera ainsi le caractère «fait de société» de l’aspiration à la résolution des tracas par la philosophie.

Sur le mur du fond, la grande horloge, permettant à chacun d’espérer remettre sa pendule à l’heure.

N’insistez pas, nous ne vous conterons pas la pièce. Il n’y a d’ailleurs pas d’intrigue originale. Tout est déjà dit par Bouvard et Pécuchet. Se reporter également aux sites Internet ciblés sur la philo, mais aussi sur l‘éthique, les spiritualités, les doctrines passées, futures ou moribondes, la thérapie groupale, les forums grand public, ainsi qu’aux milliers d’ouvrages consacrés au sens à donner à la vie, de l’Imitation de Jésus-Christ au Petit Traité des grandes vertus.

Sommes-nous tous philosophes, à l’exception de certains professeurs des lycées et collèges ? Dans la recherche de réponses aux questions élémentaires, d’outils appropriés à l‘évaluation des vérités premières, de manuels résumant les martingales existentielles, la philo c’est facile et n’engage à rien.

Nous avons déjà donné. Un beau jour, deux médecins, ayant formé quelques générations d’adolescents parisiens aspirant à soigner leurs semblables, se sont vu tenus d’inclure dans le programme des matières enseignées, les «Sciences humaines». Le temps des étudiants n’est pas extensible à l’infini. Ils ne disposent que d’un court septennat pour régler leurs problèmes post-pubertaires, et, parallèlement, assimiler le vocabulaire, les concepts et les rituels leur permettant d’accéder à la pratique médicale. Dans ce contexte, les sciences humaines représentent-elles la cerise sur le gâteau du savoir requis ou une matière essentielle, dont l’absence rendrait irréaliste le projet de transformer des jeunes gens, avides de bien faire, en professionnels non dangereux voire efficaces ?

A priori, des praticiens devenus pédagogues, connaissant l’abîme séparant le dire du faire, ne peuvent qu‘être défavorables à l’introduction dans leur maïeutique des discours des intellectuels et des apparatchiks.

Ces pédagogues restent praticiens. Ils se déclarent adeptes du principe médiocrisant: «_primum non nocere_», l’objectif n’est pas tant d‘être un brillant malfaiteur qu’un artisan modeste, peut-être inutile, mais ni néfaste, ni nuisible. Leur méfiance vis-à-vis du discours va être d’autant plus vive qu’au moment où les sciences humaines apparaissent dans le cursus universitaire des médecins, la philo devient à la mode.

Obligation est toutefois faite à ces deux enseignants, quelque peu besogneux et gens de terrain, de se plonger dans ces sciences dites humaines. Ils constatent alors un écart infranchissable entre ce qu’on dénomme communément la philosophie et d’autres sous-ensembles identifiés sous les vocables «éthique» et «idéologie».

Il est devenu évident que les manipulations des idées relevant des idéologies se différencient de la philosophie. Elles ne constituent pas la quête d’une vérité mais un instrument de conquête. Les désillusions succédant à la chute du mur de Berlin permettent désormais de s’exprimer paisiblement dans ce domaine. Sans risquer l‘étiquette infamante. Le politiquement correct n’utilise plus les anathèmes du temps de la guerre froide.

Quant à l‘éthique ? Le corps médical était doté de règles professionnelles permettant d’exercer avec l’imperium et la retenue nécessaires. Les auteurs du serment d’Hippocrate avaient rassemblé des préceptes simples et pragmatiques conduisant à ce que chacun, loin de sa tribu, puisse être soigné ni plus mal ni mieux qu’un proche des hommes de l’art, sans interrogation sur son extraction, ses origines, sans référence à une morale révélée ou codifiée. Suinte maintenant de la bouche des clercs une éthique plus propre à nourrir les logomachies1 qu‘à se profaner dans l’action quotidienne. De ce corps doctrinal s’arme un nouveau clergé. Habitués à une éthique ne donnant pas de leçons mais des modes de comportement, au moindre risque pour le patient comme pour le praticien, les deux médecins en ont conçu de l’agacement.

Mais que serait alors la philosophie ? Il nous est apparu qu’après que sont mis de côté les idéologues et les éthiciens, coalitions d’intérêts pour la prise d’un pouvoir, demeurait une population enrichissante pour l’esprit, des personnages se livrant à des exercices ludiques autour des Idées, des auteurs dont la fréquentation procure autant de plaisir que celle de Molière, Shakespeare ou Rossini.

1 Logomachie (du grec logos, discours, et makhê, combat), assemblage de mots creux dans un discours, dans un raisonnement. Source

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