Dynamiques de groupe et dynamiques tribales…
contre développement personnel et détribalisation.

Préface où les auteurs déballent leur trousse à outils

Dans
Examen critique et raisonné des philosophes contemporains,
de leur vie, doctrines et opinions

Jack Baillet et Jean-Paul Demarez

Les Belles Lettres – 7 septembre 1999

Ainsi, l’avons nous dit, les auteurs de ce petit Baedeker1 pour l’amateur de philosophie contemporaine sont médecins. Cette formation particulière les conduit à une approche de l‘être humain passant par d’autres voies que celles des professionnels de la philosophie, écrivains, enseignants, conférenciers ou animateurs de café littéraire. Sauf votre respect et sans forfanterie, des médecins convenablement éduqués et conscients des impératifs de leur art sont bien placés pour évaluer l’illusion philosophale.

Ès fonction sociale, le médecin est un opératif, normalement conditionné pour se débarrasser, au cours des rapports avec le patient, des connotations affectives ainsi que du langage des appartenances. Dans cette relation dénommée par les cuistres «colloque singulier», il est sanctionné par le réel et non par le bien-dire. Il lui incombe également d’y manipuler son vis-à-vis en le nettoyant du magma du verbiage, en relativisant ses bavardages et ses gesticulations pour rechercher sous les masques le réel et le signifiant. Car il est impossible de pénétrer le fonctionnement du primate humain à travers le discours qu’il tient ou via son comportement manifeste. Il convient, pour ce faire, d’user de révélateurs, de tenir compte d’indices, d‘évaluer le poids de certaines constantes, de rechercher certains prémisses. Astuces de métier qui, à l’expérience, s’avèrent utilisables dans tout ce qui touche à l’humaine nature, mais également conception particulière de cette nature humaine. Michel (Paul) Foucault en a pris acte : «Les gestes, les paroles, les regards médicaux ont pris… une densité philosophique comparable, peut-être, à celle qu’avait eue auparavant la pensée mathématique…»

La démarche nécessite, toutefois, une connaissance minimale de la machine élémentaire viscérale et neuropsycho- physiologique de l‘être humain, dans sa continuité avec le reste du vivant. Afin que le présent voyage en philosophie ne se déroule ni dans l’imaginaire ni dans le voyeurisme, schématisons en quelques pages les données basiques. Ces préliminaires vont sans doute apparaître quelque peu déroutants, voire austères. Leur lecture est néanmoins indispensable, effort salutaire dont la suite sera la récompense.

L’homme, remarquait Manuel de Dieguez, est un animal rêvant de déserter la biologie. Force est de constater, sans attenter à son éminente dignité en général, et à celle du philosophe en particulier, qu’il s’inscrit inéluctablement dans sa filiation animale. Semblable, dans son habitus et ses mimiques, à ses cousins primates non humains, les singes modernes, qui utilisent toujours, pour calculer leurs relations sociales avec leurs congénères, le circuit détourné par Homo il y a quelques milliers d’années.

Il se situe dans une homogénéité comportementale, stable en dépit du cours des siècles, des différences apparentes, races, couleurs, agglomérats sociaux ou géographiques.

À la suite de bricolages génomiques découlant du hasard et de la nécessité, cet homme est doté d’un fabuleux monstre neuronal intracrânien, lui conférant une spécificité parmi les vivants, et lui permettant un imaginaire communicable par la parole. Ce monstre neuronal, le cortex cérébral, propre à l’espèce humaine, au développement énorme, dispose d’un ensemble d’une vingtaine de milliards de microprocesseurs, les neurones, capables de réaliser simultanément la computation nécessaire aux reconnaissances et une mémorisation variable avec les événements. Il est servi par la vision, l’audition, le tact. Il surplombe un système axial, longue colonne de tissus nerveux, allant de l’hypothalamus à la moelle épinière, où se rassemblent des mémoires câblées qui, chez l’homme, comme chez les autres mammifères, conduisent à des fonctionnements stéréotypés.

1 Baedeker Karl, ancêtre du Routard, libraire allemand (1801-1859) célèbre pour la collection de guides touristiques à la fois précis, détaillés et pratiques, qu’il écrivit au cours de ses voyages. Par éponymie, ces guides eux-mêmes.

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